Les gantiers de Millau

Emigration en Russie au XIXème siècle - 1er épisode
mardi 9 mars 2021
par  Suzanne BARTHE

Nombreux sont les chercheurs qui se sont penchés sur l’émigration aveyronnaise au XIXème siècle. et ont étudié les témoignages et souvenirs de quelques aveyronnais émigrés disséminés aux quatre coins du monde et dont les liens avec la terre natale, le vieux pays, ne se sont jamais rompus.

Nous nous devons de souligner la grande diversité de l’émigration rouergate, temporaire ou définitive : en Algérie, en Espagne, en Asie, en Argentine, en Russie.

Le sud rouergat fut également porteur d’idéal et de foi au Japon, au Tibet, en Chine, en Afrique et même à New York. Nous avons eu l’occasion d’évoquer le parcours de certains missionnaires dans nos livres de la série des femmes, des hommes et leurs racines.

Le sud-rouergat a souvent été marchand, commerçant, sans doute dans l’espoir de fructueux négoces. Il y eut dans cette catégorie d’activités des vies individuelles étonnantes, par exemple celles des gantiers millavois en Russie.

Comme l’indiquait Georges GIRARD dans un article qu’il avait eu la gentillesse de nous dédicacer « La première tentative d’émigration millavoise de gantier en Russie date du début du règne de Napoléon Ier ».

C’est en 1806 que plusieurs membres de familles nobles millavoises, les YZARN et les TAURIAC, qui avaient émigré lors de la Révolution française, ou avaient servi dans l’Armée de Princes, se trouvent par le hasard, au pays des Tsars, à Moscou.

Désireux et empressés à traiter leurs affaires (leurs biens ayant été saisi comme biens nationaux), mais trop audacieux dans leur projet, ils dressèrent un plan, fort bien étudié cependant, entrevoyant la fondation d’un atelier de peausserie-ganterie-maroquinerie, par des gantiers qui viendraient de Millau. Malheureusement, ce plan avorta. On ne sait pourquoi.

Le regretté abbé P.-E. VIVIER a longuement raconté cette tentative et son échec, lors d’une conférence à la Société d’Etudes Millavoises en Mars1959, et il concluait : «  De fait pendant longtemps semble-t-il, il n’y eut plus d’initiatives de ce genre. Les fabricants millavois entretinrent bien des relations avec la Russie mais cela se réduisait à du négoce, achat de matières premières, vente de gants . »

Il faudra attendre la seconde moitié du XIXème siècle pour voir ce projet d’installation en Russie reprendre avec succès, soit à Kiev, soit à St Pétersbourg, soit à Moscou.

Les archives du Consulat français à Odessa conservent plusieurs noms de nos gantiers émigrés On peut y trouver :

  • Guy VIRENQUE (qui y mourut),
  • MONTROZIER,
  • GALTIER,
  • BOYER,
  • BARASCUT,
  • AUSTRUY,
  • ALRIC,
  • VIDAL,
  • LAFON Maurice, qu’on surnommera « le riche  » car il y fit fortune,
  • ESTIVAL,
  • CHARPENTIER,
  • DERUY,
  • BERGONIER

Nous en retrouverons quelques-uns soit à Kiev, soit à Moscou, soit à St Pétersbourg.

A Kiev :

  • Antoine Paul Emile CANAT, né en 1840 et marié à la suissesse Henriette OERHLY, y verra naître ses quatre enfants : Eugène, Emile, Philippe en 1864, Elisabeth Valentine Louise en 1868, Paul Louis en 1869, Henri Philippe Noel en 1870. Tous reviendront en France en 1890 et se marieront à Millau.

A signaler en cette ville à cette époque, Augustin BERGONIER, né à Lapanouse-de-Cernon, époux aussi d’une suissesse qui s’y illustrera en y construisant successivement un cirque bâti en bois, plusieurs immeubles, dont un théâtre, voué à l’art dramatique, devenu célèbre et qui porte son nom.

A Moscou :

  • Le 06.05.1861, Jules Cyprien REFREGIER, né à Millau, épouse en l’église St Louis des Français, à Moscou, Eugénie BONNET, fille de Pierre BONNET (gantier) et de Catherine AIGOUY.
  • Le 19.12.1874, naissance à Moscou de Louis Séraphi Emile GAL, fils d’Hilarion gantier, et d’Alexandrine JOURDAIN.
  • Justin BARTHE, gantier, époux de Lucie MAURY baptisera le 4 juillet 1876, son fils Justin Lucien Victor en l’église de St-Louis des Français, dont le parrain sera un ESTIVAL et la marraine Victorine ARRIBAUD. Cf. aussi notre article http://www.genealogie-aveyron.fr/spip.php?article1468
  • Le 09.1.1877, Joseph BENOIT, gantier, né le 24.3.1836à Millau, épouse à Moscou, Marie ANDREVA Du Faubourg De Gontcharnïa.

A St-Pétersbourg :

Le fabricant de gants GALTIER, domicilié « grande Morskoyo maison Jako », recevait de France les lettres adressées à ses ouvriers. Parmi ceux-ci figuraient

JPEG - 1.1 Mo

-* les frère ALRIC, La photographie ci-contre représente l’un des deux frères ALRIC, vêtu à la mode russe de l’ample manteau d’épaisse fourrure porté sur un élégant costume à la française, coiffé de la toque traditionnelle. Toute cette apparence signe son appartenance à une profession qui semblait leur avoir été fort lucrative là-bas, la ganterie.

  • les PINCAT : Pierre Ulysse né en 1835 et Jules Hilarion né en 1841.
    Des quittances de loyer renouvelables de 4 ans en 4 ans permettant de fixer la durée de leur séjour depuis 1866 ; ces quittances sont datées de 1868, 1872, 1881, 1885.
    Leur retour à Millau se situe entre 1887 (car aucun ALRIC au recensement de 1886) et 1888 date du décès à Millau de Jules Hilarion. Par contre Pierre Ulysse est mentionné aux recensements de 1891 et 1896, comme habitant rue du Barry. Il devait d’ailleurs décédé peu après, durant 1896.


Commentaires

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Les gantiers de Millau en Russie (complément)
jeudi 25 mars 2021 à 10h44 - par  Nadine LORETZ

Une autre famille émigre en Russie dans les années 1870.

Louis ARGELIES est né à Millau le 20/12/1851 de Louis, mégissier et Rose SALEILLES. de caractère aventureux, il "monte" à Paris avec l’un de ses amis millavois dans le but d’émigrer au Canada. Il y rencontre un responsable de l’ambassade russe et les deux amis décident finalement de partir pour Moscou. Ils y fondent un petit établissement vers 1873.
Louis effectue plusieurs déplacements dans l’Oural afin de s’approvisionner en peaux. Il travaille avec son ami les cuirs pour les gants, mais aussi, au moins au début de leur installation, pour les harnais des chevaux.

Leur affaire se développe grâce à une clientèle particulière : celle des officiers de la garde impériale.

Grâce à une commande particulière de l’un de ces officiers - de gants pour lequel mon bisaïeul avait fabriqué une adaptation à son handicap en intégrant deux doigts rembourrés - leur affaire prend un essor important. Ils fondent un deuxième commerce à Saint-Pétersbourg où la cour prend annuellement ses quartiers d’été.

Louis revient à Millau afin d’épouser le 22/08/1883 sa promise Léontine dite Sophie FRAISSINET, et le couple revient s’installer en Russie.
Y naîtront ses enfants :
- Rose le 21/05/1884 à Moscou
- Louis le 03/04/1886 à Moscou
- Jeanne en 1887
- Lucie le 21/11/1888 à Moscou.
La santé fragile de son épouse à nouveau enceinte et de son unique fils amène Louis à rentrer définitivement en France en 1889 avec sa petite famille. A priori le bébé espéré ne viendra pas au monde, et son fils décède le 12/12/1889 à Millau.
le couple aura à Millau encore une fille, Marie, née le 06/12/1893.

Son ami lui reste à Moscou où il a épousé une russe. Il y demeurera toute sa vie.

Si la réinsertion sociale de Louis est sans souci - le travail de gantier était lucratif en Russie - au sein des gantiers millavois ( il a un excellent réseau d’approvisionnement des peaux grâce à ses contacts conservés en Russie), ainsi que celle de son épouse au sein de la bourgeoisie, ses filles se heurtent à l’intolérance de leurs camarades de classe : on les traitent de "sales russes", et la blessure finit par être profonde car mes grand-tantes Lucie et Jeanne m’ont relaté cette période sombre de leur enfance … Bilingues à leur arrivée en 1889, Rosa et Jeanne ne parlent plus du tout le russe lors de la naissance de leur sœur Marie en 1893 malgré les efforts de leurs parents qui s’expriment indifféremment dans les deux langues.
Paradoxalement, c’est surtout par sa dernière fille Marie, qui n’a pas vécu en Russie, que la transmission orale de cette "aventure familiale" se fera, ainsi dans une moindre mesure par Lucie.

Je tiens tous les éléments relatés ci-dessus par mon aïeule Marie dite "Marinette". Les "souvenirs" de Russie ont bercé mon enfance et adolescence et ont participé, pour une grand part, à ma passion pour l’Histoire.
Je tenais à partager cette tranche de vie …

Nadine Loretz-Eyraud

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vendredi 26 mars 2021 à 10h27 - par  Suzanne BARTHE

Grand merci à Nadine pour sa participation
Voila une bien jolie histoire
SB