J’AI TROUVÉ LE PENDU, JE CHERCHE ENCORE LE ROI

vendredi 25 juin 2021
par  Patrick DELEPAUT, Patrick OZANNE

Il y a un an, notre ami Patrick DELEPAUT nous quittait. A cette occasion nous vous présentons un texte qu’il préparait pour ses enfants et petits enfants.

Je remercie Françoise, son épouse qui nous a autorisés à le publier dans l’état où il l’a hélas laissé, sans rien ajouter ou retrancher.

J’AI TROUVÉ LE PENDU, JE CHERCHE ENCORE LE ROI !

Mes chers enfants et petits enfants, vous savez tous que je fais de la généalogie et, quelquefois, vous jetez un coup d’oeil amusé à mes tableaux de noms et de dates. Bien sûr, vous venez aux cousinades organisées par « les vieux », mais de là à vous intéresser aux ancêtres...

A travers un document tout à fait original, je vais essayer de vous expliquer ce qui me plait dans ces recherches. En effet, il y a quelques mois j’ai découvert un dossier intéressant « Antoine Tarayré accusé d’assassinat et de vol sur le grand chemin » [1] Et la transcription de ces pages m’a amené à penser que vous pourriez vous plonger dans cette histoire qui concerne un ancêtre de votre famille.

Vous avez peut-être retenu que la famille Tarayre, dont vous descendez, provient du village de Carcuac, paroisse de Barriac, près de Bozouls. Votre plus ancien ancêtre Tarayre que je connaisse a vécu dans la deuxième moitié du 17ème siècle. Il s’agit de Pierre, né vers 1640 , et qui passe un contrat de mariage avec Marie Souyri le 3 juillet 1661 chez un notaire de Rodez. Dans ce document il est dit « laboureur de Carcuac ». Il faut pourtant noter que la plupart des Tarayre de Carcuac sont liés au travail du bois : charpentier, menuisier, sculpteur... Ainsi Barthélémy Tarayre qui va venir s’installer à Lestrunie de Rulhe, aujourd’hui commune d’Auzits, est dit charpentier lors de son mariage avec Françoise Guiraudie, en novembre 1721.

En voilà assez pour nos premiers pas. Venons-en à notre dossier. Qui est cet Antoine Tarayre, cité sur ce document ? Il est fils de Jean et d’Anne Prunières et est né le 6 mai 1740 à Carcuac. Son grand père, Guillaume, était maître sabotier. Une annexe en fin de cet article posera la généalogie des Tarayre de Carcuac. Je vais aussi profiter de ces pages pour vous amuser, vous surprendre, vous apprendre et, pourquoi pas, vous donner envie de faire de la généalogie.

3 novembre 1764 LA BONNE AFFAIRE

Si l’on en croit sa déposition dans le cadre du jugement, et il n’y a pas de raison de ne pas y croire, « André Dausse hotte [2] du lieu du Monastère-Saint-Cernin-sous-Rodés y habitant, agé d’environ vingt cinq ans, [déclare] que le trois (novembre 1764) environ l’heure de midy, un jeune homme qu’il ne connaissait pas, bien fait, de la taille d’environ cinq pieds six pouces, agé d’environ vingt quatre ans (en marge : portant une veste et culotte detoffe du païs couleur minime et une paire guettres de la mesme étoffe et couleur, une camisolle croisée de serge blanche, portant ses cheveux épars et assés long couleur chatains) vint chez luy lui proposer sept charretées blé froment à vendre, en lui disant qu’il était l’homme d’affaires de M. de Colombié qui lui avait donné la commission de vendre ledit blé, duquel il portait la montre [3] plié dans un mauvais mouchoir à rayes bleues. [4] Et luy ajouttant quil venait de chés le nommé Fric trafiquant de la présente ville, [son beau frère] qui lui avait dit quil prendrait une partie du bled. Sur quoy, le déposant ayant dit aud jeune homme qu’il ne pouvait point se charger de tout le bled quil avait a vendre, mais que puisque le dit Fric voullait en prendre une partie, il fallait monter a Rodés, et qu’ils veraient de se ranger ensemble, et sétant rendus tout de suite avec led jeune homme ches led Fric, ils y firent le marché dud bled au prix de six livres dix sols le setier, avec une carte de retour par charretée, les quelles sept charretées, le déposant devoir en prendre cinq, et led Fric les autres deux, avec deux charretées d’avoine que ledit jeune homme vendit en mesme temps aud Fric au prix de quatre livres le setier avec la carte de retour par charretée [5], ainsy que du froment, et le tout ayant été ainsi convenu, led jeune homme leur dit qu’il les priait de lui faire lentier paiement en louis d’or pour pouvoir faire passer plus aisement cette somme qui se montait à 506 livres aud Sr de Colombié son maître qui était actuellement à Toulouze. Sur quoy le déposant avec led Fric ayant fait leur compte ensemble en présence dud jeune homme du montant desd sept charretées de froment et deux charretées davoine, led Fric bailla au déposant une petite bourse de chamois dans laquelle ils mirent 19 louis d’or de 24 livres en espèce, et en outre le déposant avait dans sa poche un autre louis d’or de 24 livres, trois écus de 6 livres pièce, un écu de 3 livres, trois pièces de 24 sols, une pièce de 12 sols, et 16 sols en monnaie ce qui faisait la somme totalle de 506 livres, et étant party de suite avec led jeune homme pour aller faire mesurer led blé, ils prirent le grand chemin qui va de cette ville à celle de Villecomtal, le déposant étant monté sur une jument que led Fric lui avait
prété pour porter ses sacs qu’il fallait pour mettre led blé. »

Notez bien l’expression cité dans le texte : « ils prirent le grand chemin qui va de cette ville à celle de Villecomtal » Elle va avoir une importance notable.


Devoir n° 1 : trouver 10 mots actuels comportant un accent circonflexe à la place du S initial. Pour vous aider, le mot « hôpital » fait parti de cette liste. Il y a des exemples dans le texte précédent.

Devoir n° 2 : le jeune homme mesure 5 pieds 6 pouces... Si je vous dis qu’un pied vaut 32 cm et un pouce 2,5 cm, quel est la taille du jeune homme et... la votre en mesure d’ancien régime. Question complémentaire, le jeune homme était-il grand ?

Devoir n° 3 : j’ai recopié le texte de la déclaration du sieur Dausse, en corrigeant la plupart des fautes afin de rendre compréhensible le texte. Pourtant, j’ai laissé de nombreuses fautes. A vous de les trouver dans le texte colorié en rouge. Juste une petite aide : « se ranger ensemble » doit être compris comme « s’arranger ensemble »
Cet exercice est extraordinaire. Il montre que vous, oui VOUS, TOI, ne faites pas plus de fautes que vos ancêtres et, pourtant, on comprend ce qu’ils veulent dire.
Ainsi, « ajoutant » au début du texte, avec un ou deux T se comprend sans problème, n’est-ce pas ?
Alors, je vous invite à réécrite ce texte sans faute... Quelque mots d’aide : trafiquant veut dire, de nos jours, commerçant ; aud, susd, dud, led sont des raccourcis pour écrire audit, susdit, dudit et ledit. Allez, à toi de réécrire ce texte que j’ai du lire dans le document d’origine... Tu veux le voir ? Regarde page suivante la partie originale de ce texte...

Devoir n° 4 : vas-tu t’y retrouver avec cette monnaie d’avant la Révolution ?
Dausse part avec 506 livres composées comme suit, en comptant l’argent qu’il ajoute de sa poche :
20 louis d’or de 24 livres en espèce,
3 écus de 6 livres pièce,
1 écu de 3 livres,
3 pièces de 24 sols,
1 pièce de 12 sols,
et 16 sols en monnaie.
Comment s’y retrouver ? Comment compte on l’argent sus Louis XV ?

Voici la règle :
une livre compte 20 sous (sols), un sou 12 deniers. Oublions les deniers qui ne servent pas ici.
comme aujourd’hui où nous avons des billets de 5, 10, 50 euros... les pièces d’ancien régime peuvent valoir plus ou moins, cela dépend de la quantité de métal précieux qui les compose. Ici nous avons des pièce de 24 livres, 6 livres et 3 livres, les premières en or, les suivantes en argent.
Donc si nous additionnons, nous obtenons :
20 fois 24 livres = 480 livres
3 écus de 6 livres = 18 livres
1 écu de 3 livres = 3 livres
3 pièces de 24 sols = 72 sols plus 1 pièce de 12 sols = 84 sols, auxquels on ajoute 16 sols en monnaie, soit un total de 100 sols. Comme 20 sous font une livre, vous avons 5 livres.
Notre somme totale est donc de 480 + 18 + 3 + 5 = 506 livres. C’est bien la somme citée dans le texte.


3 novembre 1764 UN GRAND CHEMIN « TOURISTIQUE »

Et nos deux hommes, pressés semble-t-il, prennent tout de suite la route du Colombié. D’ailleurs, nous pouvons nous demander pourquoi ils partent aussi vite, précipitamment pourrait-on dire. Fallait-il couper court à toute autre proposition pour ces charrettes de blé ? Peut-être. De toute façon, le retour avec 7 charrettes de blé et 2 charrettes d’avoine, ne peut s’improviser. Donc arriver la veille était nécessaire pour trouver 9 charrettes, recruter autant de meneurs, charger les sacs de blé et d’avoine, partir et parcourir, à la vitesse de pas des bœufs, les 3 lieues (21 kilomètres) entre Le château du Colombier et Rodez.

Mais revenons-en à notre voyage aller, puisqu’il n’y eu pas de voyage retour avec le blé et l’avoine. Écoutons la déclaration de René Dausse : « et étant party de suite avec led jeune homme pour aller faire mesurer led blé, ils prirent le grand chemin qui va de cette ville à celle de Villecomtal ». Dausse est monté sur une jument que lui a prêté Fric afin de porter les sacs qu’il fallait pour mettre le blé.

Donc nos deux voyageurs passent par la rue Saint Cyrice, prennent la direction d’Espalion, passent par Sébazac et, arrivés sur le Causse Comtal, continuent par l’actuelle départementale 904 vers La Vayssière. Ensuite, ils auraient dû partir vers la droite pour passer à Cadayrac puis, via Solsac, arriver au château du Colombié.

Mais, et je reprends la déposition de R. Dausse, chemin faisant le jeune homme demanda au déposant s’il portait des armes ? Dausse lui répondit que non, ayant toujours voyagé sur la bonne foi ! Ils continuèrent leur route jusqu’auprès du puits qu’on appelle vulgairement le Tindoul de la Vaissière [6], auprès duquel étant arrivés, ils eurent la curiosité d’y regarder, et le déposant en ayant été effrayé, il dit au jeune homme : « allons nous-en et continuons notre route » parce qu’il faisait déjà nuit.
Tout en discutant, bien qu’il ne sache pas le nom de son compagnon de route, il lui demanda d’où il était et ce dernier il répondit qu’il était du lieu de Muret,

À enrichir

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Photo prairie avec une chaînée

3 novembre 1764 L’ASSASSINAT ET LE VOL DE GRAND CHEMIN

Selon René Dausse, ils n’eurent pas fait cent pas que le jeune homme saisi la bride de sa jument et lui mis tout de suite un couteau sur l’estomac en lui demandant la bourse ou la vie. Il insista en lui disant qu’il n’était pas seul, et qu’il avait aux environs des camarades qui allaient venir le joindre.

Ce couteau appuyé sur le ventre et la possibilité que d’autres hommes arrivent l’effrayèrent si fort qu’il remis au voleur tout l’or et l’argent qu’il avait sur lui dans la bourse de chamois. Il supplia aussi, évidemment, de lui laisser la vie. Le jeune homme exigea la jument, mais à force de prières et de supplications il la lui laissa, et prit la fuite à travers les champs.

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Dausse se mit alors à la poursuite de son voleur en en criant « au secours ».

3 et 4 novembre 1764 LES BONS SAMARITAINS

A ce moment, il entendit la voix de plusieurs personnes des environs, qui lui crièrent de n’avoir pas peur, qu’elles venaient à son secours, et peu de temps après, Portes, charpentier de Cadayrac, avec son garçon qui venait de travailler de La Vaissière, vinrent à la rencontre du déposant et coururent tout de suite après le voleur mais inutilement.

Portes proposa à Dausse de venir chez lui, il s’en fut coucher à Cadayrac. Le lendemain matin le jeune garçon de Portes accompagna Dausse jusqu’à l’endroit où il avait été volé. Il y trouva son chapeau et son manteau qui étaient restés sur le « champ de bataille ».

photo Cadayrac

10 novembre 1764 L’ARRESTATION D’ANTOINE TARAYRE

Nous ne disposons pas de la plainte de René Dausse, mais il est certain que l’enquête pour découvrir le coupable est lancée sans tarder. Qui a reconnu l’homme recherché, qui a ameuté la foule pour l’attraper et le retenir jusqu’à l’arrivée de la gendarmerie ? Les documents ne le disent pas. Le procès verbal du 10 novembre conte seulement la capture d’Antoine Tarayre et sa conduite à la prison de Rodez. Nous pouvons légitimement penser que les parents et amis de Fric et de Dausse ont cherché avec insistance le voleur qui avait été au vu de tous lors de la passation du marché chez l’hôtelier.

« L’an 1764 et le 10e jour du mois de novembre jour de marché, nous Jean Bro sous brigadier de la maréchaussée générale du département de Montauban à la résidence de Rodez, accompagné de Barthélémy Capelle, Antoine Vidal et Antoine Billier cavaliers même residence, certifions que sur lavis que nous avons eu, qu’on avait arrêté près les fourches patibulaires de cette ville, un homme accusé davoir assassiné et volé une bourse où il y avait 20 louis d’or de 24 livres pièces, ensemble quelques écus de 6 livres au nommé Dausse du faubourg du Monastaire St Cernin sous Rodés, étant sur le grand chemin qui va de Rodés à Villecomtal et que c’était le trois du courant quon lui avait fait led vol, quoy veu, nous nous sommes transportés au faubourg St Céris (sic, lire Cyrice) sous Rodez, maison et domicille du Sr Richard aubergiste au faubourg, et avons trouvé quon gardait a vue dans une chambre dudit Sr Richard led homme, et à la clameur publique nous nou sommes saisi dud accusé et sur les interrogatoires et interpellations que nous luy avons faites, a dit s’appeler Antoine Tarayre natif du village de Carcuac paroisse de Barriac et n’avoir aucune profession et l’avons fouillé et y avons trouvé dans une petite bourse deux écus de trois livres, une pièce de 24 sols, deux pièces de 12 sols, et 8 sols de monnaye faisant en tout la somme 8 livres et 16 sols que nous avons comté en présence des témoins et nous avons remis le tout au greffe de la prévoté, et conduit de suite ledit Taraire dans les prisons royales du bourg dud Rodés, et donné en garde à André Doulhac concierge d’icelle auquel parlant luy avons fait deffance de le largir sous les peines de l’ordonnance, de tout quoy avons dressé le présent procès verbal, et nous sommes signés les jours et an dusdit.
Signé : Silé, Vidal Secro, gardien. »

Dès qu’il est saisi par les gendarmes, Antoine Tarayre est conduit à la prison de Rodez

11 novembre 1764 LA CONFIRMATION DE LA CULPABILITÉ DE L’HOMME ARRÊTÉ

C’est sans tarder, dès le lendemain, que les gendarmes vont mener une visite domiciliaire chez Antoine Tarayre, ou plutôt chez ses parents où il vit, à Carcuac, village de la paroisse de Barriac, près de Bozouls. Voici le procès verbal dressé à cette occasion.

« 11e novembre 1764, prévoté, procés verbal de transport dans la maison d’Antoine Tarayré au village de Carcuac
L’an 1764 et le onzième jour du mois de novembre, nous Jean Bro sous brigadier de la maréchausée générale du département de Montauban en la résidence de Rodés, certifie que sur l’aveu que le nommé antoine Tarayré du village de Carcuac paroisse de Barriac, me fit hier dixième du courant sur l’heure de cinq du soir dans les prisons en présence de M. noble de Roquefeuil, que largent qu’on l’accusait d’avoir volé au sr Dausse du monastaire Sr Sernin sous Rodés le troisième du courant sur le grand chemin qui va de Rodes à Villecomtal, je trouverais ledit argent dans un trou a côté du lit quil couchait dans une petite bourse de jamois (sic, lire chamois) y ayant dedans vingt louis dor de vingt quatre louis pièce, le tout plié dans un mouchoir, que veu me uis transporté au village de Carcuac maison et domicille dud Taraire prisonnier, ou étant arrivé ay sommé la mère de la part dud Taraire son fils de mindiquer le lit que son fils avait couché les nuits précédentes, ce qu’elle a fait, et après plusieurs perquisitions exécutés, ay trouvé comme i me lavait dit, dans un grand trou un mauvais mouchoir, ou il y avait dans le mouchoir une petite bourse de jamois ou 20 louis dor de 24 livres pièce dedans, que jay comté en présence de la mère dud taraire, et de Mr de Roquefeuil, de suite je suis reparti dud Carcuac et suis rentré a la résidance et ay remis led mouchoir bourse et les 20 louis d’or au greffe de la prévoté de tout quoy ay dressé le procès verbal et me suis signé les jour et an susdit. Signé : Bro »

Photo de Carcuac

12 novembre 1764 LA PROCEDURE PEUT COMMENCER

Vous devez savoir que l’ancêtre Tarayre le plus ancien que je connaisse est de Carcuac et exerce la profession de charpentier. Toute la famille est d’ailleurs liée au travail du bois, charpentier, sculpteur, menuisier, et jusqu’à Antoine qui est dit plusieurs fois « scieur de long ». Nous verrons plus loin que cette accointance avec les travailleurs du bois aura des conséquences surprenantes lors de l’exécution de notre « héros ».

Le jour même le procureur du roi, Jouery, transmet la plainte qu’André Dausse à portée auprès du prévôt de la maréchaussée. A cette occasion nous notons qu’une information a été ouverte à l’initiative du lieutenant de la maréchaussée, Camboulas, et qu’elle a permis l’arrestation de Tarayre. Parallèlement, il demande la nomination d’un assesseur afin que Camboulas puisse l’interroger. Cette demande est validée le lendemain par le lieutenant principal.

Toujours le 12 novembre, les témoins sont convoqués pour être « ouï en témoin et porter témoignage de vérité sur le contenu de la plainte… leur protestant que faute de comparaître, l’amende de 10 £ sera décernée contre eux ». Sont convoqués : Jean Fric, marchand de Rodez, André Dausse fils, aubergiste du Monastère-Saint-Cernin, Antoine Maury, meunier au moulin de La Gascarie à Rodez et Jean Bro, sous-brigadier à la maréchaussée de Rodez. Leur interrogatoire aura lieu le jour même... à neuf heures du matin.

12 novembre 1764 INTERROGATOIRE D’ANTOINE TARAYRE

Encore le 12 novembre, et nous verrons que cette journée sera bien chargée, Claude Camboulas qui mène l’enquête, vient à la prison de Rodez pour y interroger l’accusé.
Il décline son identité : Antoine Tarayre, 24 ans, travailleur de la terre et scieur de long, fils de feu Jean et d’Anne Prunières, du village de Carcuac, paroisse de Barriac.

Il répond aux questions et notamment qu’il a été arrêté près des fourches patibulaires de Rodez « par plusieurs personnes qu’il ne connait pas » qui le conduisirent chez Richard, hotte, c’est-à-dire tenancier d’un hôtel-estaminet-restaurant de Saint Ciryce, où les gendarmes vinrent le prendre pour le conduire à la prison.

Lors de ce premier interrogatoire il nie l’ensemble des faits qu’on lui reproche : il ne connait pas Dausse, n’a passé aucun contrat de froment et n’a pas pris le chemin du château du Colombies avec son acheteur. Évidemment il rejette le vol des Louis d’or sous la contrainte d’un couteau et déclare avoir soupé à Gages le soir du vol et couché à Trébosc chez Cammels, un paysan de ce lieu.

Il ne reconnais pas plus la bourse de chamois qui a été retrouvée cachée chez lui, ni le mouchoir qui avait servi a envelopper la montre de blé.

13 novembre 1764 DEBUT DE L’INFORMATION

Le lendemain 13 novembre, les cavalier Bros et Capelle, sur réquisitoire du procureur validant l’arrestation, on dit alors « la prise de corps » et la conduite en prison d’A. Tarayre, lui signifient qu’il sera jugé « présidialement et en dernier ressort, attendu qu’il s’agit d’assassinat et vol fait par le grand chemin de Rodez à Villecomtal » sur accusation du prévôt, le 14 novembre 1764 à la chambre du Conseil.

14 novembre 1764 LA JUSTICE PRÉVÔTALE

Procédons par étape !

La justice prévôtale trouve son origine dans un texte de 1536 qui liste « les cas prévôtaux ». Elle visait essentiellement les hommes armées qui faisaient régner la terreur dans les campagnes. Par la suite on y adjoint les braconniers et faux-saulniers et d ’autres crimes. Mais notre affaire relève d’une ordonnance criminelle de 1670 aux termes de laquelle les lieutenants de sénéchaussées peuvent aussi, outre les prévôts, poursuivre et instruire ces affaires. Dans la liste des douze cas recensés on trouve « les vols faits sur les grands chemins » et les « assassinats prémédités ». Le prévôt est assisté d’un assesseur qui est présent lors des interrogatoires, notamment lorsque l’accusé est soumis à la question, et au cours de l’instruction du procès. En cas d’absence, et c’est le cas ici, l’assesseur est remplacé par un conseiller du siège du présidial.

Le criminel prit en flagrant-délit ou poursuivi par la clameur publique est arrêté et conduit à la prison du présidial de Rodez. Auparavant un inventaire de ses effets est réalisé en présence de trois témoins. Sous vingt-quatre heures il est interrogé par le prévôt qui lui notifie qu’il sera jugé prévôtalement et sans possibilité d’appel si les faits commis par l’accusé rentrent dans les cas prévus. Dans la continuation de son action, il procède à l’instruction du procès dans le présidial. L’instruction consiste en des informations, interrogatoires, confrontations et récolements, toujours en sa présence et de celle d’un assesseur ou un conseiller du siège. Au cours du procès, les juges peuvent estimer nécessaire de soumettre l’accusé à la question. Si tel est le cas, le procès verbal de torture est rédigé par le le rapporteur en présence du conseiller du siège et du prévôt. Dans notre affaire, Antoine sera assis sur la sellette mais ne sera pas torturé.

La question était la séance de torture que l’on faisait subir à un accusé pour lui arracher l’aveu de son crime. Elle se pratiquait par le feu, le fer et l’eau. On distinguait deux sortes de question. La question préparatoire qui était autorisée lorsqu’une condamnation à mort avait été prononcée mais que les preuves n’étaient pas suffisantes. La question préalable qui était appliquait au condamné à mort juste avant son supplice afin de le contraindre à révéler le nom de ses complices.

Selon le dictionnaire, un assassinat consiste dans l’action d’assassiner, c’est-à-dire de tuer une personne avec préméditation, de manière intentionnelle.
"Voleurs de grand chemin" désignait les personnes qui tendaient des embuscades aux passants qui empruntaient le chemin pour les voler. Cette qualification supposait une agression à la suite d’un guet-apens ce qui excluait par exemple les vols simples commis entre voyageurs dans une même voiture ou un vol commis entre particuliers qui voyageaient ensemble.
Le terme de "grands chemins" était un terme général qui incluait aussi toutes les voies attenantes aux grands chemins et toutes celles qui servaient au passants et voyageurs. 

C’est à ce titre que la cours présidiale de Rodez enregistre, le 14 novembre, la procédure entre le procureur du roy en la maréchaussée, demandeur, en Antoine Tarayre, prévenu. Elle relate l’ensemble des actes et procédures entamées et exécuté depuis le dépôt de plainte.

TOUT A UN PRIX

Même la vie d’un « assassin de grand chemin » a un prix. Ainsi, à la fin du dossier se trouve le relevé des frais engagés pour le procès et l’exécution. En voici des extraits du contenu.

Etat du papier timbré fourni par le sieur Arsan greffier en chef de la maréchaussée de Rodès dans la procédure criminelle faitte a la requete de Mr le procureur du roy en la maréchaussée
Contre Antoine Tarayre accusé d’assassinat et de vol sur le grand chemin condamné à la roüe par jugement prévotal du 29 décembre 1764.
- Pour le procès verbal de capture, cy : 1 s 3 d
- Requete en la plainte du 11 novembre 1764 : 2 s
- Procès verbal de transport du jour 27 : 1 s 3 d ...
- Interrogatoire du 22 dud mois, deux feuilles de 2 s : 4 s
- Exploits à témoins dud jour, originaux ou cpies au nombre de quatres témoins : 6 s 3 d
- Cayer d’informatios, huit feuilles de 2 s : 16 s ...
- autre interrogatoire suby par led Tarayre : 2 s ...
- Dictum et jugement à l’extraordinaire du 12 décembre 1764 un au greffe du presidial et l’autre au greffe de la maréchaussée, deux feuilles de 2 s : 4 s
- Exploits à témoins pour être ouis, recollés et confrontés en nombre de neuf originaux ou copies : 1 £ 3 s 9 d ...
- interrogatoire prété par led Tarayre sur la selette : 2 s
- jugement définitif l’un au greffe et l’autre à celuy de la prévoté 2 feuilles : 4 s
- procès verbal contenant déclaration faite par led accusé : 2 s
- procès verbal contre les charpentiers et menuisiers : 2 s …
Total 5 £ 4 s 9 d

CONCLUSIONS

Nous restons confondu par la vitesse d’exécution de la procédure ! Entre l’arrestation d’Antoine Tarayre et son exécution en place publique -10 novembre – 31 décembre- un peu plus d’un mois et demi. Il n’y a pas d’appel possible avec cette procédure prévôtale et on ne voit nulle part le trace d’un avocat. Notre homme a de la chance, il avoue et même s’il est interrogé sur la sellette, il n’est pas torturé. Il bénéficie même de sa position au sein d’une famille liée au travail du bois : les charpentier de Rodez refus de dresser son échafaud.


[1Archives départementales de l’Aveyron, cotes 4 B 11 et 4 B 21

[2Un hotte, hôte aujourd’huy, est un... hôtelier. Notez que, quasi systématiquement, les mots avec un accent circonflexe aujourd’hui, comportaient auparavant un « s ». Ainsi, un hôte assure l’hospitalité. L’S dans hospitalité explique l’acent circonflexe.

[3La montre, ce n’est pas pour donner l’heure, mais un échantillon à « montrer ».

[4Je me suis permis de mettre des ponctuations dans le texte afin de l’aérer. Dans le document original les ponctuations sont très rares.

[5Selon une source, le setier du Rouergue vaut 156 litres, la quarte 39 litres (¼ de setier). Dans cette hypothèse, la commission représenterait, au total, 273 litres, soit un quart de setier par charrettée.

[6Savez-vous que dans l’ascendance de Françoise Sagnes, une cousine via Marie Tarayre, il y a l’abbé Carnus qui, en 1784, impressionné par l’exploit de Pilâtre du Rozier et du marquis d’Arlandes, construisit avec ses élèves une montgolfière baptisée « Ville de Rodez ». C’est dans sa nacelle qu’il prend l’air. Ce fut le troisème homme et le premier Aveyronnais, à s’envoler dans une mongolfière ! Mais surtout, le premier « spéléologue » qui, en 1785,descendit dans le Tindoul de la Vaissière, voisin de son village natal, Perinhac, aujourd’hui commune de Salles-la-Source !



Commentaires

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J’AI TROUVÉ LE PENDU, JE CHERCHE ENCORE LE ROI
mardi 13 juillet 2021 à 15h01 - par  PROST

Très beau et instructif texte.
Pensée pour Mr DELEPAUT dont je retiens la gentillesse et la disponibilité pour les autres.