L’art de la chasse en Rouergue

Communication de M. Pierre Marie BLANQUET, lors de l’AG 2002 à Campagnac
jeudi 19 avril 2007

L’Art de la chasse

Je suis heureux de vous accueillir dans ce pays de Serre pour lequel vous le comprendrez, j’éprouve quelque passion qui ne me permet pas toujours d’avoir l’objectivité de l’historien et la rigueur du généalogiste. C’est sans doute pour cela que j’aurais été plus inspiré de vous parler de la préhistoire et des périodes avant l’histoire, qui à mes yeux, laissent d’avantage de place à l’interprétation, sujets sur lesquels hélas je prenais le risque d’être intarissable et par conséquent ennuyeux.
Bien convaincu que vous la partagez, vous me pardonnerez la tendre affection que j’éprouve pour les pauvres humains que nous sommes, pour ceux qui ont eu la lourde responsabilité de nous précéder et plus encore peut être le redoutable sentiment d’inquiétude pour ceux qui auront la lourde tâche de nous succéder.

C’est en tout cas dans cet esprit que sur la proposition du Président MIQUEL j’ai choisi de vous parler de l’Art de la Chasse en Rouergue par le sieur TREMOLIERES de St. SATURNIN DE LENNE puisque, aussi bien, son remarquable et rarissime traité permet à la fois de situer un notable de la bourgeoisie rurale dans son environnement social et à la fois d’atténuer la rigueur d’un principe communément et hâtivement admis selon lequel le droit de chasser serait un droit conquis de haute lutte en 1789

Vous me permettrez, à cet égard, d’inviter avec une amicale autorité ceux qui ne le connaissent pas à en faire rapidement l’acquisition auprès de la Sté des Lettres Sciences et Arts de l’Aveyron dont le Président TAUSSAT et Mr LANCON ont répondu avec beaucoup d’obligeance à mon souhait de voir rééditer cet ouvrage dont j’avais découvert un des deux exemplaires connus, grâce à Madame MOULIN, à la Médiathèque de Rodez.

Le Conseil Général et le Parc des Grands Causse aidant, cette réédition a constitué un événement dans le monde de la Chasse et toutes les revues qui traitent de ce domaine en ont salué la parution avec des éloges argumentés et mérités .La page entière qui lui est consacrée dans la revue nationale « Le St .Hubert » en constitue un bon exemple et vous pouvez imaginer ma surprise lorsque dans une très sérieuse réunion du Comité de la Chasse et de la Faune sauvage j’ai vu la très sérieuse Association Nationale des Chasseurs de Gibier d’Eau fournir à l’appui de ses revendications des références issues de l’ouvrage rouergat.

Mais pour en revenir à mon sujet ,je vous proposerai assez classiquement de présenter dans une première partie ,l’ouvrage de TREMOLIERES, son auteur, son contenu ,le contexte historique et l’environnement naturel, puis dans une deuxième partie j’évoquerai la question que permet de se poser cet ouvrage : « la chasse est-elle un privilège de classe dans l’ancien régime ? »


L’auteur et son ouvrage


Me Antoine TREMOLIERES est issu d’une vieille famille, identifiée par Gilles SARRAUTE comme titulaire de la seigneurie utile de la Trémolière paroisse de Notre Dame d’Arques, dès le 13ème siècle .Dans sa remarquable généalogie, Gilles SARRAUTE, propose la naissance de la branche de St. Saturnin en 1586, année du mariage de Maître Guillaume TREMOLIERES avec Catherine COUDERC, fille de Me Estienne COUDERC dont il prend vraisemblablement la charge de notaire. Né, semble-t-il en 1653, il est le fils de Me François TREMOLIERES et de Françoise PONS mariés le 18/O8/1652 . Du mariage avec Marie GIROU de Larquet paroisse de BERTHOLENE, il aura, à son tour, 16 enfants et continuera cette lignée d’hommes de loi, qui exerceront les charges de notaire, greffier, avocat à St. Saturnin et La Roque pendant quatre générations.

C’est par conséquent vers l’âge de 71 ans qu’il fait imprimer son traité en 1724

«  l’Art de la Chasse pour le divertissement de la noblesse et de tous ceux qui aiment cet exercice ».

D’autres nous parleront peut être, un jour, de l’éditeur supposé ainsi que de la forme au titre de laquelle on ne peut passer sous silence l’étonnante « lettre au sieur BAUCHER, poête de RODEZ en 1714 et l’élogieuse « harangue a Madame d’Arpajon ,comtesse de Rouci ».
A lui seul, l’ouvrage mériterait une longue étude qui apporterait sans aucun doute un éclairage nouveau sur la sociologie de la campagne du sud de la France dans le siècle qui précède la Révolution tant son auteur y exprime non seulement sa passion pour la chasse mais une foule de considérations directes ou indirectes sur la société de son temps, extrêmement révélatrices comme si quelquefois son discours apparemment anodin sur cet art lui permettait de s’exprimer sur tous les sujets et plus particulièrement, sans doute, sur la place d’une bourgeoisie dont le rôle devient grandissant et qui trouve difficilement sa place entre la très haute noblesse et la classe des travailleurs

Pour revenir à notre chasseur, Antoine TREMOLIERES le décrit « vêtu légèrement avec des chausses de chamois, d’une jaquette et en chapeau à haute forme pour y bien enfoncer les oreilles » pratiquant sur cette terre de La Roque, « la petite chasse » celle « qui se fait à pieds et à petits frais, par le simple gentilhomme ou bourgeois ». Et « si le quartier de la chasse est loin on peut pour se porter sur les lieux, prendre un cheval, qui peut être aussi d’un grand secours pour revenir quand on est fatigué » En hiver il conviendra « de prendre son surtout avec son surcol rabattu sur le menton, un soulier de veau à double semelle, des bonnes guêtres de coutil ou d’étoffe, son gant de chamois, son chapeau à haute forme pour bien y enfoncer les oreilles, son arme au porte fusil pendu à l’arçon de la selle ».

Entre Causse de Sévérac et Vallée du Lot, il paraît apprécier la diversité des biotopes ou se succèdent « le raboteux, pierreux, épineux » du plateau calcaire, la belle plaine bocagère de la vallée de la Serre et les terres de seigle ou de rougier sur les coteaux de la vallée .Il ne s’étend pas pourtant outre mesure sur la description paysagère de ses terrains de chasse. A l’occasion de l’Enquête sur les Commodités du Rouergue au XVIème siècle, la région est décrite comme « étant entourée de deux immenses forêts » ce qui laisse supposer une importante couverture du boisement mixte pins et chênes alternant avec des cultures localisées au fond des combes et des dolines, bordées de murailles. Ce causse boisé dont il reste de moins en moins de vestiges, est parcouru par les troupeaux de moutons gardés collectivement, ou, pour les plus grands domaines, par le berger se déplaçant de point d’eau en point d’eau (« pous, fouon ») que seuls les chasseurs connaissent encore et dont il faudra un jour étudier l’implantation et l’utilité économique comme celle des puits sahariens.

D’une manière générale, il paraît établi que l’espace fait l’objet d’un entretien constant par la pâture et l’épierrement et qu’il n’existe pas de grands fourrés favorables au grand gibier comme les cervidés et le sanglier, gibiers susceptibles d’être courus avec meutes et chevaux.

Peut être est-ce, notamment, pour cette raison que la chasse « soit devenue comme bourgeoise » plus facilement dans notre région alors que par principe « elle a toujours été un noble exercice ». Doit-on voir également dans cette vulgarisation d’un art noble une manifestation de la place grandissante de la bourgeoisie dans la société rurale du Royaume de France à un demis siècle de 1789. L’insistance de TREMOLIERES à distinguer « la grande chasse du très noble et puissant seigneur d’Arpajon, seigneur de Sévérac, » celle des paysans dont il dénonce les abus et « la petite chasse de gens de moindre portée » qu’il pratique, pourrait, en partie ,le confirmer.

Néanmoins, à mes yeux, la vraie raison de ce goût immodéré pour la chasse réside d’une part dans la nécessité bien comprise de disposer d’un stock gratuit de protéines pour l’alimentation humaine, c’est, en tout cas, dans ce sens que TREMOLIERES inclut la chasse dans ce qu’il appelle « l’économie rurale ». Depuis les origines de l’homme, la venaison constitue puis complète l’essentiel des besoins protéiniques. Ce besoin vital a nécessairement entraîné la pratique d’une chasse populaire toujours pratiquée sous forme de braconnage ou dans le cadre d’un droit négocié .

Dans le sud de la France et plus particulièrement en Rouergue, dès le moyen âge, des chartes concèdent des droits aux habitants. C’est, en effet, par un acte de 1624, que le marquis de Sévérac confirme des libertés concédées par ses prédécesseurs en donnant, notamment « pouvoir aux habitants de chasser et de pêcher ainsi qu’ils ont accoutumé, excepté dans les debvoix dudit seigneur où il réserve ses droits seigneuriaux »

De même dans le proche marquisat de Canilhac, dès 1524, à St Laurent d’Olt, le seigneur du lieu arrente pour trois ans les perdrix de sa terre à deux habitants du village qui ont le droit d’en chasser un nombre illimité sauf à exclure certains engins prohibés, et cela, en contrepartie de 13 paires de perdrix par an » ce qui peut laisser supposer comme l’indique TREMOLIERES qu’il existe des chasseurs de profession faisant commerce de leurs prises.

En outre si le doute était permis, suffirait-il de recenser le nombre important de « fusils à chasser » énumérés dans les inventaires après décès, même dans les maisons les plus modestes, témoignant par là d’une pratique largement répandue dans toutes les classes de la société .

Y compris, d’ailleurs, le clergé que le Président MIQUEL a bien voulu rajouter à ma collection des chasseurs invétérés, roturiers, puisque dans un document de 1659, retrouvé aux archives de VABRES l’ABBAYE, l’évêque « interdit de nouveau à tous les ecclésiastiques de notre dit diocèse de chasser avec armes à feu et chiens courants sous peine d’excommunication » en raison d’un « accident déplorable arrivé à un ecclésiastique de notre diocèse estant à la chasse contre les règlements et constitutions de la Ste Mère Eglise tant de fois publiés et tournés à mépris »

C’est dire si l’art ou la nécessité de la chasse sont partagés par toutes les classes de la société et si le prétendu acquis de la Révolution n’est pas le résultat d’une lecture hâtive des textes qui en sont issus. En effet par l’art. 3 du décret du 4 Août, élaboré la nuit du 4 août, les Constituants n’ont pas aboli le privilège de chasse de la noblesse mais seulement le privilège exclusif de chasse c’est à dire le droit personnel de chasse exercé dans les capitaineries et les réserves de chasse.

Cette abolition est demandée depuis longtemps et notamment dans les cahiers de doléances qui rappellent que le droit de chasse a le caractère d’un droit réel, appartenant au vassal noble ou roturier qui a sur le fief le domaine utile « Ce n’est pas un droit de l’ordre c’est un droit du bien » dit le représentant du tiers état du baillage de Nemours. Mais progressivement le droit de chasse est également considéré comme un droit appartenant au roi qui peut l’accorder et le reprendre à qui bon lui semble .

En vertu de ce droit régalien le roi multiplie les concessions dans le cadre de capitaineries et de réserves au profit des grands et des riches transformant ainsi un droit réel en droit personnel avec tous ces abus. C’est par conséquent ce caractère personnel qui aux yeux des constituants crée le privilège qui doit être aboli ..

En interdisant la chasse aux roturiers, l’ordonnance royale de 1669 ne fait d’ailleurs pas référence à des droits fondamentaux auxquels ils n’auraient pas accès par privilège de classe, mais constitue une mesure de police qui trouve ses motivations dans le dictionnaire de police rurale de FREMINVILE de 1775 .

La chasse selon cet auteur est interdite aux roturiers en raison de ce qu’elle favorise « le libertinage, la négligence de tous les arts et métiers en l’inculture des terres et héritages » 2° « la destruction du gibier » 3° « en raison de ce que la passion et l’inconsidération des roturiers les porteraient à gâter les vignes, les bleds et toutes sortes de récoltes » et surtout 4° « la chasse leur mettrait les armes à la main ».

C’est en fait dans le même esprit que l’interdiction de l’évêque de VABRES qui s’adresse aux ecclésiastiques pour éviter les accidents et les abus de passion plus qu’en vertu d’un privilège de classe.

La complexité des règles de l’ancien régime où se mêlent les droits relevant du bien, ceux qui relèvent de la personne, les ordonnances de police qui se bornent à réglementer pour des raisons que l’on qualifierait aujourd’hui d’ordre public, mais également les usages où les droits relevant de concessions individuelles ou collectives, permet dès lors, une multitude de situations dont les habitants ont su d’autant plus profiter qu’il étaient éloignés du pouvoir.

« La quantité de jeunes levrauds » ou les « pleins sacs de lièvres capturés par les paysans en temps de neige » en disent long sur la stricte application de règles certainement inapplicables .Les ingénieuses recettes de braconnage que TREMOLIERES décrit dans son traité ne sont pas celles d’une chasse noble mais paraissent être à ses yeux la consécration de pratiques largement répandues pour pouvoir y figurer à leur place légitime.

Peut être est- ce précisément dans cette légitimité primant le droit qu’il faut trouver les fondements d’une telle passion partagée pour l’Art de la Chasse. Ce long paragraphe dans lequel TREMOLIERES explique comment la chasse permet de se procurer de la venaison à peu de frais se rapproche finalement beaucoup de son intérêt pour le braconnage. L’économe rural qu’il est estime que « bien loin d’être ruineuse, elle est d’une grande utilité pour le soutien de la cuisine et de la table de ceux qui s’y adonnent.. »

Est ce d’ailleurs pour cette même raison que TREMOLIERES évoque déjà la raréfaction du gibier liés « .. aux abus des paysans qui chassent surtout en temps de neige… » « ..la rareté des perdrix qui rend fort suranné le piège de tonnelle … » « .. une maladie qui fait périr presque tous les lapins de temps en temps… » ce qui « expose à la risée des amis lorsqu’on revient sans avoir rien fait… » et « .. qu’on ne tire qu’une seule fois par jour comme il arrive souvent .. ».

Cette chasse de tout temps et de tous lieux, contre toute attente, n’est pas favorable à une abondance du gibier et cela justifie, à ses yeux, d’écrire un paragraphe sur la conservation pour laquelle le repeuplement s’impose comme une nécessité. Alors que « ..les grands seigneurs ont déjà constitué des réserves où toute chasse est interdite.. » il faut « ..remettre des lapins de clapiers dans les garennes et des œufs de perdrix à couver par des poules… »

Vous conviendrez Mesdames et Messieurs qu’il y a dans ce traité matière à étude et réflexion. Puisse le hasard nous mettre sur la trace des dix autres livres qu’il dit avoir écrits et sur un douzième qu’il dit en chantier, à travers lesquels mieux peut être qu’à travers l’histoire de France trouverons nous l’histoire de ceux qui nous ont précédés et la curieuse constance des passions humaines .


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