PEYREBRUNE

Par Monsieur l’Abbé P.E. Vivier
jeudi 22 mai 2008

Explications données lors de la visite des lieux le samedi 15 septembre 1990
à l’occasion de la réunion annuelle du Cercle Généalogique du Sud-Aveyron

La tour de Peyrebrune est l’ancien donjon et le seul vestige encore debout du château qui fut le chef-lieu de la baronnie ou vicomté de Peyrebrune et Thouels. Cette puissante seigneurie haut-justicière couvrait approximativement les communes actuelles d’Alrance, Villefranche-de-Panat, Lestrade-et-Thouels. Ayant sous elle, dans la pyramide féodale, divers vassaux nobles et des emphytéotes ou tenanciers de terres roturières, elle était elle-même vassale du Comté de Rodez.

HISTORIQUE et SEIGNEURS ou PROPRIETAIRES SUCCESSIFS

Dès le XIème siècle, on trouve une famille dénommée "De Peyrebrune", issue apparemment des Gac de Coupiac. Outre le territoire propre de la seigneurie de Peyrebrune, ils avaient des possessions sur les communes actuelles de Comps-Lagrandville, Salles-Curan, le Viala-du-Tarn, Rulhac-Saint-Cirq, voire Sainte-Eulalie-de-Cernon, et jusqu’à Gignac dans l’Hérault.
On trouve des Peyrebrune parmi les premiers bienfaiteurs de l’abbaye de Bonnecombe, fondée en 1167.

Au XIIIème siècle, arrivèrent les Panat, qui eux aussi avaient été bienfaiteurs de Bonnecombe et lui fournirent des moines. Cette famille, possessionnée d’abord dans la région de Panat, d’où elle tirait son nom, vint peut-être à Peyrebrune par une alliance avec la dernière héritière de la famille précédente, mais Archambaud de Panat, en s’implantant ici, dut, par un acte de 1238 qualifié officiellement "échange" avec le Comte de Rodez, abandonner à celui-ci ses possessions originaires du "Panadès" en échange du pardon que le Comte lui accorda pour divers méfaits dont il s’était rendu coupable. Les Panat, d’ailleurs, semblent avoir été, du moins à cette époque, des gens assez remuants, pour ne pas dire plus. Dans les années suivantes, l’abbaye de Bonnecombe dut passer avec eux des transactions mettant fin à des conflits, notamment en 1240 et 1296.
Dès cette époque existent, mentionnés dans les documents, entre autres, les châteaux de Peyrebrune et de Thouels, très souvent nommés ensemble. C’est encore du milieu du XIIIème siècle que date, semble-t-il, la fondation d’une sauveté-refuge, appelée d’abord "La Bastide", qui devint Villefranche-de-Panat lorsqu’elle eut obtenu des seigneurs de ce nom quelques franchises. Très tôt, les barons de Peyrebrune paraissent avoir préféré pour leur résidence, à l’altière mais peu confortable forteresse, une demeure plus agréable dans Villefranche. Ils disposaient d’ailleurs d’autres châteaux.
Les Panat s’étaient alliés à diverses grandes familles du pays, notamment les Estaing. Ils acquirent d’autres seigneuries, comme la baronnie d’Alès.

A partir de 1428, la seigneurie de Peyrebrune passe à Jean de Levis, fils d’une Panat, avec obligation pour lui de prendre le nom et les armes des Panat. Ceux-ci portaient d’argent au sautoir de gueules.
Les Lévis-Panat ne possédèrent Peyrebrune que durant deux générations, mais c’est eux qui, vers 1465, d’après un acte notarié, firent rebâtir ou remanier considérablement le château ; la tour notamment fut construite alors et son architecture s’accorde en effet parfaitement avec l’époque.

En 1509, un testament fit passer la baronnie de Peyrebrune à des parentes, les Castelpers, vieille et puissante famille du Ségala. Ils conservèrent leur nom, de Castelpers, mais furent couramment désignés par leur titre principal, vicomtes de Panat. Ils étaient par ailleurs barons de Castelpers et de Lédergues, vicomtes de Cadars, d’Ambialet, barons de Montredon, Trévien, Almeyrac, Castel-Raynal, seigneurs de Monestiès, Saint-Hippoly et autres lieux. Ils siégeaient aux Etats du Rouergue et à ceux de l’Albigeois.
Durant les guerres de religion, Jean de Castelpers, vicomte de Panat et de Peyrebrune, renommé par ses talents militaires et sa bravoure, fut l’un des principaux chefs du parti et des troupes protestantes en Rouergue. Dans les environs, beaucoup d’autres nobles adhérèrent à la Réforme et s’y distinguèrent, tels les Hèbles (les deux frères La Vacaresse et Las Ribes), les Annat (le fameux Du Ram), les Tubières, les Tauriac, les Montcalm-Gozon, tandis que d’autres restaient farouchement catholiques, comme les Lévezou de Vezins ou les Morlhon. Tout cela valut à la contrée, et notamment à Villefranche-de-Panat, Salmiech, Cassagnes, Broquiès, Ayssène, de subir les effets dévastateurs de la lutte.
David de Castelpers, vicomte de Panat et de Peyrebrune, fils de Jean, eut une fin tragique : le 10 Juillet 1616, au château de Reyniès, en Albigeois, il fut égorgé en compagnie de sa sœur et de l’amant de celle-ci, par le mari trompé, un Seguin de Reyniès, baron de la Tour.

Les Brunet. David de Castelpers-Panat ne laissa qu’une fille, Anne, qui épousa son cousin, Louis de Brunet, en 1631. La vicomté de Peyrebrune passa ainsi au Brunet, qui se titrèrent "Comte de Panat, Vicomte d’Ambialet, Baron de Castelpers, de Pigols, Réquista, Thouels, Peyrebrune, Villefranche de Panat, Bournac, Coupiac et autres lieux". Ils siégeaient aux Etats de Languedoc. En héritant des Castelpers, ils devaient prendre leurs nom et armes, on les nomma officiellement "Brunet de Castelpers-Panat", mais leur nom courant demeura Brunet.
C’est probablement aux alentours de 1630 ou peu après, donc à l’époque où les Brunet devinrent seigneurs de Peyrebrune, que fut effectué le démantèlement (simple enlèvement du couronnement défensif des murailles et des tours) de notre forteresse. Il y eut alors tout un ensemble d’opérations analogues, consécutives aux troubles religieux et à la Fronde.
Les Brunet, très riches en fiefs, nantis de hautes alliances (Toulouse-Lautrec, La Rochefoucauld, Rudelle d’Alzon ...), conservèrent Peyrebrune jusqu’à la Révolution. Le dernier d’entre eux sous l’Ancien Régime, Dominique-François de Brunet, mort en émigration à Londres en 1795, eut de ses propriétés vendues par la Nation, mais on ne trouve pas Peyrebrune dans les trois gros volumes consacrés par Verlaguet aux Ventes Nationales en Aveyron. Est-ce une lacune dans cette importante édition ? Ou bien Brunet s’était-il arrangé pour mettre sur un autre nom que le sien certaines de ses possessions ? Ou bien encore ces terres-ci, tenues par des emphytéotes, s’étaient-elles trouvées du jour au lendemain propriété de leur anciens tenanciers ? Nous l’ignorons.

Dans quel état se trouvaient alors les lieux, nous n’en savons guère davantage. Un village d’une certaine importance aurait existé encore à cette époque autour du château ou de ce qui en restait. Il s’y tenait, paraît-il, des foires et des marchés, sur la place du "Mercadiol", où nous sommes en ce moment, et l’on aurait compté ici un bon nombre d’artisans, maréchaux-ferrants et cordonniers notamment. Quatre-vingt ans plus tard encore, en 1868, la population de Peyrebrune s’élèvera à 35 habitants : elle devait en compter davantage en 1789, même si depuis longtemps déjà Alrance et Villefranche-de-Panat avaient attiré le gros de la population, des métiers et des commerces.
Quand à la vieille forteresse démantelée, les Brunet, qui ne manquaient pas d’autres châteaux ou demeures, s’en étaient peut-être désintéressés et, ne conservant que la tour, symbole de leur dignité, avaient pu laisser le reste tomber en ruines ou servir de carrière de pierre. L’ancienne chapelle du château aurait elle aussi survécu assez longtemps à la ruine de celui-ci, objet peut-être d’une certaine dévotion locale, comme ce fut le cas d’autres anciennes chapelles de châteaux disparus. En tous cas, ni le pouillé de Grimaldi ni l’enquête diocésaine de 1771 ne signalent cette chapelle, encore moins par conséquent en font-ils une annexe de l’église paroissiale d’Alrance.
Signalons en passant qu’on dut trouver, anciennement, sur la hauteur de Peyrebrune, les inévitables fourches patibulaires, signes de toute seigneurie haut-justicière.
De la tour, personne apparemment ne s’occupait, dans le début du XIXème siècle, où les Brunet avaient pourtant, par ailleurs, reconstitué leur fortune et occupaient des emplois assez élevés. Il semble que cet édifice était devenu propriété de particuliers, héritiers des anciens emphytéotes du lieu.
Selon une tradition dont nous ignorons la valeur, en 1848, quelques excités tentèrent de démolir la tour, dont ils attaquèrent assez profondément l’angle sud-ouest, mais devant la solidité des matériaux et la grandeur de l’entreprise, ils se découragèrent.

Quoi qu’il en soit, la vieille tour aurait été vouée tôt ou tard à la ruine, si les deux frères Lamouroux, prêtres, qui se succédèrent à la tête de la paroisse d’Alrance de 1875 à 1946, n’avaient eu à cœur de la sauver et d’en faire un lieu de pélerinage marial. L’aîné, Hippolyte, acheta la tour en 1898, la fit restaurer, y fit ériger la vierge, avec le piédestal dont on peut apprécier diversement l’esthétique. Elie, le cadet, aménagea, au bas, une chapelle dans la tour et les deux autels extérieurs, qui servent, l’un ou l’autre, selon l’orientation du vent ou la position du soleil. Depuis lors, le site de Peyrebrune est propriété paroissiale. Yves Bonnet, l’écuyer bien connu de Salmiech, est propriétaire de terres attenantes.

Signalons enfin que Peyrebrune fut, jusqu’en 1843, le chef-lieu (purement nominal sans doute) d’une commune assez vaste, correspondant à peu près à l’ancienne seigneurie, commune qui fut divisée précisément en 1843 pour former celles d’Alrance et de Villefranche-de-Panat.

DESCRIPTION

Le site de Peyrebrune se trouve à 913 mètres d’altitude, d’après les cartes les plus récentes (des auteurs ne lui donnaient que 890 mètres, d’après de vieilles cartes semble-t-il). A noter que la pyramide du Lagast, qu’on aperçoit non loin de là vers l’Ouest, est à 929 mètres.
L’ensemble du château (dont on peut voir le croquis) occupait approximativement une surface rectangulaire d’environ 150 mètres (N-S) sur une trentaine (E-O). On distingue quelques traces du fossé qui le bordait au Nord et à l’Ouest.
La tour en était le donjon, contenant sans doute l’habitation du seigneur, servant d’ultime retranchement éventuel et de tour de guet.
Des auteurs (Connes et Pondié) ont distingué dans l’enceinte rectangulaire du château un carré, qu’ils appellent le fort, dont la tour occupait l’angle S-O tout en le débordant largement au sud. Monsieur Jacques Miquel, spécialiste des vieilles fortifications, n’en dit rien dans ses beaux volumes sur l’architecture militaire en Rouergue, où il a traité de Peyrebrune. Le prétendu fort ne semble s’être distingué du reste de l’ancien château que parce que ses murailles ou ce qu’il en demeure se trouvent plus reconnaissables que le reste de l’enceinte.
Par contre, il existait bien une chapelle du château, qui se trouvait dans la partie sud de l’enceinte et mesurait environ 13 mètres sur 7,70.
L’orifice circulaire d’un puits, comblé, se voit contre l’angle N-E de la tour.

La tour. Tout dans son architecture dénote le XVème siècle, ce qui s’accorde avec la date de 1465 ou années suivantes indiquée par des documents notariaux. Par là aussi, notre tour se situe dans un ensemble de constructions analogues élevées en Rouergue vers la même époque (cf. Bonnecombe, Ruffepeyre ...).
De plan rectangulaire, elle mesure en surface 7,70 mètres sur 6,10 mètres. Sa hauteur est de 20 mètres.
Les murs de 1,50 mètres d’épaisseur, sont en pierres brutes de petit appareil, avec des pierres de taille aux angles et aux ouvertures.
La tour a, ou plutôt avait, cinq étages voûtés. Elle est encore couronnée par les corbeaux qui supportaient jadis les mâchicoulis.
On accédait à la tour au niveau du premier étage, comme c’était en général le cas pour les donjons. A ce niveau, la porte d’entrée (au haut d’un escalier actuel en pierre) est surmontée de l’écusson des Panat, qui est comme on l’a dit d’argent au sautoir de gueules (c’est à dire une croix de Saint-André rouge sur fond blanc).
L’intérieur de la tour est actuellement évidé, on y reconnaît les départs d’anciennes voûtes. La partie inférieure, c’est à dire de rez-de-chaussée, où l’on devait descendre par une ouverture ménagée dans la voûte, était sans doute une cave. Connes et Poncié parlent de prison, c’est possible, mais rien ne l’atteste.
Parmi les ouvertures (quatre au midi et à l’Est, trois à l’Ouest, une au Nord) figurent des fenêtres à ébrasement très évasé et comportant un siège.
Au cinquième étage se voient les restes d’une cheminée en pierre de taille.
Actuellement, on ne monte plus dans la tour, pour des raisons de sécurité, nous dit-on. On peut le regretter, car du sommet, la vue est fort belle sur le lac de Villefranche et la campagne environnante et par temps clair jusqu’aux Monts de Lacaune. Des travaux de fouille avaient été entrepris, il y a quelques années, ils sont aujourd’hui abandonnés.

Sources principales : publications de Connes et Poncié, Noël, notes personnelles.

Abbé P.E. Vivier


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