Basile et Alphonse FOURNIER, des Raspes…….aux rives de l’Anatolie.

Par Jean VERNIERES
dimanche 4 janvier 2009

Verdalle ! quelques maisons, serrées les unes contre les autres, sur un à-pic ou presque, dominant le Tarn, entre Pinet et le Truel, sur cette rive droite où même la route se doit de prendre de la hauteur pour échapper à la fougue des eaux…

Verdalle ! là précisément, parce que depuis toujours était le gué, la passe, le passage et bien avant le pont d’aujourd’hui, le bac, plus en amont. Une vieille barque, longue et large qui effectuait la traversée grâce à un système de câble, de poulie, de perche qui, tout bien que mal, s’efforçait de contre carrer la violence du courant et malgré tout remplissait sa mission, sans encombre, sinon sans émotions…mon grand-père Edouard, parait-il, y éprouva un temps ses jeunes muscles, histoire de gagner quelque argent…

Pas d’église à Verdalle ! mais un regard permanent et bienveillant, celui de Notre Dame du Désert, en face, rive gauche. Une chapelle qui, sur son promontoire, accueillait les processions, surtout à la Pentecôte, et le reste de l’année, assurait, rassurait de son clocher et de sa croix, villages et hameaux des alentours si bien que, quoi que l’on fît à Verdallle et ailleurs, les moindres faits et gestes, et les moindres pensées, voire les moindres prières, pouvaient trouver témoin et écoute, parfois apaisement, dans la sobre silhouette de ce qui était pour chacun, plus qu’un édifice, une protectrice présence, et pour quelques sensibilités particulières, un guide…quotidien qui montrait sans faillir d’où venait la lumière…

Les Fournier habitaient Verdalle depuis 1800, peut-être avant. Petits propriétaires, la maison de pierres et de lauzes, le pré, la vigne, le jardin, la châtaigneraie, les deux caves avec barriques, comportes et tonneaux, la mule, la vingtaine de brebis, la chèvre et la truie, l’araire et les quelques outils étaient passés ainsi, de père en fils, jusqu’à Justin…de même sans doute que la pendule avec sa caisse, les deux tables, la maie à pétrir, la farinière, les cinq lits et les dix chaises et tous les accessoires de ménage, les draps, les chaudrons, les lardiers, les pincettes et la crémaillère de la cheminée et son pendant de feu…

Justin était veuf avec six enfants de 6 à 15 ans, quand il se remaria en 1871 avec Emilie Carrière, de Pinet. De leur union, naîtront aussi à Verdalle, Frédéric, Edouard, Aurélie, Basile, Joseph, Charles et Alphonse…

C’est d’eux que j’ai retrouvé le plus de traces. Celles d’Edouard mon grand-père bien sûr, mais également celles de deux de ses frères, Basile et Alphonse que les pas ont conduits loin des « carrals » familières, oui loin, bien loin….

L’école communale et l’église de la paroisse étaient des points d’assiduité première qui, pour les rejoindre à Ayssènes, obligeaient à parcourir trois au quatre kilomètres en longeant le Tarn, puis le ruisseau de Coudols… par n’importe quel temps.

Désiré, Fortuné, Basile et Alphonse, Benjamin, Noé empruntèrent donc, comme leurs frères et sœurs, cet itinéraire recommandé à la fois par les lois de la République et les commandements de l’Eglise. Huit années les séparaient mais bien des ondes, des vibrations allaient se révéler, peu à peu, communes et…quelque part, convergentes.

Basile, comme on l’a toujours appelé entra en Novembre 1892 au Petit Noviciat de Moulins alors qu’Alphonse fréquentait à peine la classe des tout-petits. Ce départ ne fut pas sans créer un certain vide dans un famille dont la plus grande richesse se trouvait en partie dans la multiplicité de ses bras. La réussite scolaire certes, l’insistance du curé sans doute, mais vraisemblablement aussi le climat, l’ambiance du creuset familial qui avait lentement permis l’éclosion d’une âme particulièrement généreuse, ont eu assez vite raison , semble t’il, de la réticence probable de Justin, d’autant qu’Emilie sentait plus que d’autres, peut-être à quel point ce choix pouvait-être aussi bien une bénédiction, elle qui avait grandi auprès d’un père dont l’engagement et la fidélité lui avaient valu d’être appelé « le Clergue », « le Clerc »…

A la Toussaint de 1895, désormais Frère Hospice-Basile, continue une formation, qui le conduit en 1902 au diplôme de catéchiste ; Un an plus tard, il emmène avec lui, Alphonse qui a treize ans, au Petit Noviciat de Moulins.

Ce serait de faire injure à Alphonse que de penser, qu’il ne fait là que suivre les pas de son frère car au-delà des étapes qui peut-être les accompagnent, apparaissent quelques singularités…

Atteint d’un mal qui déconcerte les médecins jusqu’à une certaine impuissance, Emilie et Justin, vouent leur enfant de cinq ans à la Vierge et entreprennent le pèlerinage à Lourdes…
Plus tard, il tombe dans le Tarn, sans savoir nager et s’en sort, sans comprendre comment…
Plus tard encore, tombé de cheval et évanoui un moment, il rentre ensanglanté sans se souvenir de rien…
Le rationnel n’est pas dans la culture à Verdalle, et en pareil cas, comme dans d’autres, dans la famille FOURNIER, on interroge, on invoque le ciel pour savoir, pour comprendre ce qui vous arrive… Et l’on a les réponses qu’on peut, dans le silence des Raspes…, dans la douleur qui vous accable, dans la joie qui vous emplit et vous réchauffe dans la rage qui vous révolte ou la peur qui vous paralyse et… dans la solitude qui vous désarme…
Donc,…la foi !…même si,…
Alors comment empêcher le tout jeune Alphonse de croire à l’infinie bonté de la belle Dame qui semble depuis le début écarter de son chemin, les menaces, les dangers que ses pas maladroits ne savent éviter ?
Comment ne pas se croire même choisi, parmi tant d’autres, pour sa fragilité, sa vulnérabilité, sa…gratitude aussi, car il n’oublie jamais dans ses nombreuses prières de remercier…choisi, tout simplement pour…que sais-je ?…
Et comment ne pas croire enfin qu’au premier carrefour de sa jeune vie qu’il ait senti un signe pour conseiller le chemin ?..
Oui, on peut même imaginer que c’est lui qui a pu demander à son frère Basile de le conduire à Moulins…où il recevra le nom de Frère Gilbert-Vincent…

Mais lorsque le Président du Conseil de l’époque, Emile Combes, propose la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat et demande la fermeture de toutes les maisons de formation tenues par des congrégations religieuses, c’est l’éclatement.
Basile se réfugie en communauté à Paray-le-Monial et Alphonse à…Verdalle où le père venait de décéder. Ce n’est pas la besogne qui manque même si Frédéric l’assume, aidé par Edouard, de retour du service militaire en Algérie depuis peu. Du reste, gagner son pain et un principe depuis toujours chez les Fournier…
Une lettre de Basile vient cependant l’inviter à rejoindre St Maurice-l’Excil, un établissement devant être transféré en Italie pour y regrouper novices et petits-novice de Lyon, la Saulsaie, Rodez, St Lambert et Moulins.
Il fait d’ailleurs parti du petit groupe chargé d’aménager la vaste demeure de la marquise de la Marmora à Biella, pour l’accueil du reste des « exilés ».
Cette lettre, il l’attendait, de Paray-le-Monial ou d’ailleurs et au fond de lui, il ne doutait pas qu’elle lui parvienne bientôt. Et tandis que Basile se voit affecté au collège St Joseph d’Izmir, en Turquie, Alphonse, de Biella va séjourner pendant près de dix-huit mois au Scolasticat de Rhodes.
Ses études terminées, il est envoyé à son tour au Collège St Joseph d’Izmir où, de septembre 1906 à février 1915, il dirige la classe de huitième tandis que Basile exerçait ses élèves des grands classes aux disciplines scientifiques.

A l’entrée en guerre de la Turquie en 1914 aux côtés de l’Allemagne, nouvel exode, car les écoles françaises d’Izmir furent fermées…
Basile trouve un accueil au collège français de Bordighera en Italie où il attendra la fin des hostilités et Alphonse embarque avec une centaine de Frères et de Sœurs à Clazomène sur le bateau grec « Arkadia » destination le Pirée. De là « l’Australien » des Messageries Maritimes, essaiera de déjouer la traque des navires de guerre allemands, de Salonique à Dédéagatch, la Crête, Malte, mais aussi…la fureur des tempêtes jusqu’à Marseille.
Il se retrouve à la Saulsaie où il prépare ses diplômes d’enseignement puisque..non-mobilisable en tant que rapatrié d’un pays en guerre contre la France, et va de la Grand-Combe à Nîmes, à Bourg Saint-Andéol et Laurac.
En septembre 1919, il se voit rappelé par le District d’Orient et retrouve « avec joie » le Collège St Joseph d’Izmir pour enseigner les maths et les sciences en 4° et 3° . Il y retrouve évidemment son frère Basile qui avait participé à la remise en état des locaux pillés et dévastés pendant les hostilités.

A peine la prospérité retrouvée, voilà que s ‘abat « une catastrophe sans précédent » selon Alphonse, « un terrible cataclysme » selon Basile. En septembre 1922, Mustapha Kemal, refusant le démembrement de son pays dicté par le Traité de Sèvres, devient le chef du pouvoir exécutif et bat les Grecs dont l’armée est jetée à la mer. Dans ce conflit, les quartiers chrétiens et notamment le collège sont réduits en cendres et « pendant une semaine, raconte Alphonse, les scènes d’horreur, de violence et de pillage se multiplient laissant des milliers de morts dans les rues »

Les Frères se réfugient sur le Jean-Bart et de là à Istambul pour être hébergés dans trois collèges de la ville. Alphonse est alors envoyé à Sofia en Bulgarie où il enseigne les mathématiques en 2° et 1° jusqu’en 1927 puis se voit confier la direction de l’école St Jean-Baptiste de Pera, un des quartiers d’Istamboul puisque le calme était revenu.
Pendant ce temps, Basile avait pu revenir à Izmir où il s’agissait surtout de reconstruire et de relancer les activités du Collège St Joseph sur le site de l’école de la Pointe. Il s’y emploie activement et avec abnégation, ce qui lui permet de reprendre ses multiples tâches de professeur, d’animateur, et de formateur auprès des jeunes esprits qui lui sont confiés et qu’il entend mener au succès aux examens, mais aussi aider à l’accomplissement de leur vie d’homme. Le gouvernement français lui décerna les Palmes Académiques puis la rosette d’Officier de l’Instruction Publique. Il multiplie infatigablement ses activités endossant la charge d’économe et de procureur tout en s’occupant d’inspirer à ses chers congréganistes dévotion, humilité, générosité…
A la fois sous-Directeur, économe, procureur, professeur, il ne laissait pourtant à personne le soin de préparer les expériences de laboratoire.
De lui et de son frère Alphonse, je n’ai pu garder que la seule image de leurs silhouettes en soutane, venues saluer mon grand-père chez nous, dans la salle du Café Continental à Béziers, lors d’un de leurs passages à la Maison de Fonseranes. C’était juste avant la guerre, la deuxième…
A partir d’octobre 1940 fatigué, il fut transporté à l’Hôpital français dirigé par les Filles de la Charité et il s’éteignit le 23 novembre, il avait soixante ans.
Assistèrent à la messe solennelle de Requiem, l’archevêque d’Izmir, le Comte de Chaylard et tout le personnel de Consulat de France, ainsi que de nombreux représentants de communautés religieuses et beaucoup d’anciens élèves avec leur famille.
Accouru à son chevet, Alphonse eut la consolation de recueillir son regard, son sourire et quelques mots, peut-être, pour continuer la route. Rappelé de Sofia, il remplacera Basile comme professeur de mathématiques, de sciences, de commerce, comme procureur et sous-Directeur du Collège St Joseph jusqu’en 1967.
A cette date, il est envoyé à la maison de retraite des Frères des Ecoles Chrétiennes de Fonseranes à Béziers où il se met aussitôt au service de la Communauté pour des travaux de bureau, relevés de plans, comptabilité avec un soin minutieux, une calligraphie parfaite et …une modestie qui s’excuse en quelque sorte de rendre service.
Parallèlement, il devait affronter les douleurs d’une redoutable maladie mais « elles restaient le secret d’une âme forte, habituée à se dominer et pleine d’un optimisme magnifique ». Un éminent chirurgien de la faculté de médecine d’Istamboul pratiqua une longue opération qui freina un moment l’avancée du mal, mais le 1° janvier 1970 sa respiration s’arrêta.

Lorsque le décès fut connu à Izmir, des lettres de condoléances vinrent dire au Frère Directeur « la vénération profonde qui imprégnait le cœur de tous ceux qui avaient connu et aimé cet homme bon, pacifique, doux, courageux, foncièrement religieux et d’une fidélité exemplaire »
L’aumônier du Collège salua sa mémoire dans une touchant allocution : « sa fidélité au devoir lui a valu des joies, des honneurs, des décorations, mais sa couronne est cette communauté d’esprits formés par lui et qui conservent et qui goûtent et apprécient la formation humaine, scientifique et artistique qu’il leur donna de toute son âme. Ce qu’il enseignait, il le vivait… »

Aujourd’hui la famille Founier n’habite plus à Verdalle. La maison a été vendue. Bien qu’incomplètes, ces lignes n’en témoignent pas moins à quel point le siècle achevé avait pu bousculer de réalités ancestrales et malmener, écarteler, disperser des vies qui ne demandaient qu’à s’accomplir…Rien n’est plus comme avant…dit-on !
Et pourtant, j’ai poussé le portail fatigué, sous le porche et découvert le four, dans un coin de la cour , délaissé et encombré, mais…toujours là !… et la vierge blanche, dans sa niche repeinte en bleu, au-dessus de la porte…Et plus loin, je suis entré dans cette ancienne maison d’école à Ayssènes où tous les Fournier filles et garçons et même ma mère bien des années plus tard, scandèrent maximes et proverbes, table de 9, départements…là, oui, bien là !…Encore là, aussi le moulin de Navarre sur le Vernobre où ma grand-mère a grandi avec ses sœurs,… et la Chapelle du Désert…tous, toujours là, bien sûr tant que ces pierres, ces lieux, ces histoires, pourront résonner, rayonner de bruits, d’odeurs, de voix, de vibrations, de sens, parce que, quelque part, là, viendra en écho palpiter une onde et se poser un pas, un regard sur la trace…toujours là, prête à se dire, dans un souffle privilégié…

Jean VERNIERES

D’après des éléments biographiques et autobiographiques précieusement conservés et aimablement communiqués par le responsable historique de la Communauté de Fonseranes à Béziers, un contrat de mariage et…des conversations éparses avec ma mère…


Commentaires

Logo de MIQUEL Maurice
Basile et Alphonse FOURNIER, des Raspes…….aux rives de l’Anatolie.
lundi 5 janvier 2009 à 09h38 - par  MIQUEL Maurice

Pour la petite histoire

D’après les Archives de l’église de Saint-Etienne de Meilhas, qui domine les Raspes du Tarn

Entre autres prêtres il y eût un curé nommé SINGLANDE qui nous a laissé des commentaires pittoresques sur ses registres de Sépultures, en particulier.

C’est lui qui nous apprend que l’on traversait le Tarn sur un bateau avec 50 personnes à bord pour aller au pèlerinage de Notre Dame de Bors (aujourd’hui du Désert), face à Verdalle.

Malheureusement le 13-06-1661 un pèlerin s’y noya.

A noter que la date du lundi de Pentecôte se perpétue encore de nos jours, depuis plus de 300 ans.

Maurice MIQUEL