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Cercle Genealogique de l’Aveyron
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Une offre alléchante ; celle du « comte » de Clermont à François-Paul de Solages
Article mis en ligne le 11 juin 2025

par Serge d’Isernia

Nous sommes en septembre 1720. François-Paul de Solages, seigneur de Vailhauzy, Rebourguil, St Etienne, etc. vient de recevoir l’hérédité de ses père et mère à la mort de son frère aîné Gabriel-Henri, sans postérité. Il commence déjà à fréquenter la région de Carmaux et songe à quitter son Rouergue natal.

Il a rencontré le comte de Clermont, Guillaume Castanier.

Celui-ci, est le fils d’un marchand drapier de Carcassonne, consul de la ville en 1679.
En 1680, ledit père crée la Manufacture de draps de Cuxac-Gabardès.
En 1691 il achète le domaine d’Auriac.
En 1694 il fonde, au pont vieux de Carcassonne, la Manufacture de La Trivalle, qui deviendra Manufacture Royale.

Depuis 1685 il est premier consul de Carcassonne, receveur des tailles et conseiller du roi. En 1697 il est conseiller honoraire auprès du sénéchal et du Présidial.

François Paul de Solages s’est engagé à vendre, au fils Castanier, comte de Clermont, trois domaines qu’il vient d’hériter : Massergues, Bagés et Touloupy.
Ces trois domaines ont une valeur de moins de 25.000 livres.
Le comte lui en a proposé 80.000 livres en lui donnant, sur le champ, un acompte de 17.000 livres.

Le 21 septembre 1720, Le « comte  » envoi un émissaire à la rencontre de François-Paul de Solages : voici ce que raconte l’acte reçu par Me Barthélémy Cros, notaire de Vabres :

  • « Au-devant de la porte principale entrée du château de Vailhauzy appartenant à messire François-Paul de Solages seigneur dudit lieu, éloigné de la ville de Saint-Affrique d’environ deux lieux.
    Par devant nous, notaire royal et les témoins bas nommés ; A été présent en personne le sieur Jean Geoffre habitant de la ville de Toulouse, faisant pour messire Guillaume Castanier, comte de Clermont, demeurant à Carcassonne.
    Lequel trouvant la porte de la basse-cour dudit château ouverte ; et remarquant que la seconde et maîtresse porte dudit château était fermée, a frappé plusieurs fois à la porte de ladite basse-cour avec le gros marteau attaché à icelle.
    Et les personnes que nous entendons marcher dans ledit château ne daignant pas faire l’ouverture des portes, nous a dit à haute et intelligible voix : qu’il s’est rendu exprès en ce château, domicile dudit sieur de Solages, pour lui offrir et payer comptant les soixante-trois mille livres qui lui sont dues des restes des quatre-vingt mille livres du prix de la vente qu’il a faite de ses domaines de Massergues, Bagés, et Touloupy audit sieur Castanier, sur les stipulations de maître Hulau avocat au parlement ; et comme il importe audit sieur Castanier de se libérer et de justifier de son offre, il exhibe et met à découvert, comme s’il avait la personne dudit sieur de Solages au vu de nous, notaire et témoins, lesdits soixante-trois mille livres, en soixante-trois billets de la Banque Royale de mille livres chacun, numéros : 110521, 184136[...]50642, 339172.
    En payement dudit prix restant ; sauf à augmenter ou à diminuer et à rappeler même l’excédent s’il y échoit.
    Et prenant, le refus d’ouvrir ladite porte, pour un refus formel de recevoir, et pour éluder le sens de ladite offre, ledit sieur Geoffre protesta au susdit nom, qu’il ira consigner la somme offerte aux périls et risques dudit sieur de Solages de se pourvoir pour raison de cas, de tous dépens dommages et intérêts, diminution desdits billets et généralement de tout ce qui peut et lois de droit être protesté.
    Et en dehors et proche dudit château, deux hommes ayant, pour l’un chargeant une charrette de fumier et l’autre entrant dans une maison ou grange prés dudit château ; ledit sieur Geoffre, les prenants pour des domestiques y celui, leur a dénoncé la susdite offre, et fait voir lesdits billets, les requérant de s’en sommer, d’en avertir leur maître et de déclarer leur nom et surnom.
    Ils ont fait réponse que ledit sieur de Solages est parti dudit château ce matin pour Paris.
    Que l’un d’eux s’appelait François Py ; et l’un et l’autre ont déclaré n’être point domestiques, ni du château, ni du domaine qui le joint, et se sont retirés.
    L’autre n’ayant voulu dire son nom, ni déclarer s’il savait signer ou non, ni même signer de ce que requis ledit sieur Geoffre répliquant et persistant dans ses offres réquisitions et fait les protestations contraires telles que de droit, nous requérant d’attacher copie suivant le désir de l’ordonnance du présent acte à la porte maîtresse dudit château, et de nous transporter surabondamment par tout ou besoin sera pour continuer et réitérer ladite offre audit sieur de Solages auquel est fait sommation exubérante de se trouver demain huit heures du matin audit Saint-Affrique, dans la maison du sieur Peire hôte[l] du Lyon d’or [ça ne s’invente pas], pour recevoir ladite somme et en consentir quittance devant nous ledit notaire, avec protestation que sa non comparution sera de plus fort prise pour un refus formel de recevoir.
    De tout quoi, il nous requis acte concédé en ayant attaché copie, au désir de condescendance, à ladite porte maîtresse dudit château et donner avis de ladite attache à deux autres hommes domestiques ou voisins dudit château qui revenaient du labourage et qui ont enfermé les bœufs dans une écurie de la bâtisse près dudit château, lesquels ont fait refus de dire leur nom et de signer le refus de ce requis.
    Fait et récité où que dessus, en présence de Germain Louet huissier et d’Antoine Verrière habitant de la citée de Vabres soussignés avec ledit Geoffre et nous Barthélémy Cros notaire Royal »

La suite :

Acte deux. C’est quelques heures après, narré avec les mêmes intervenants.

À onze heures du matin, le sieur Geoffre s’invite dans la maison que le sieur de Solages possède à Saint-Affrique. Là, il tombe sur un ancien domestique du sieur de Solages du nom de Pierrot qui occupe ce logement.

Le sieur Geoffre, va reprendre l’entier discourt qu’il a tenu quelques heures plus tôt au château de Vailhauzy.
Il va exhiber les soixante-trois billets de mille livres chacun, et sommer ledit Pierrot à s’engager pour le compte du Sieur de Solages. Ledit Pierrot répondra : 

  • « qu’il ne savait point ce que c’est, et que ce ne sont point ses affaires ».

Là-dessus, sieur Geoffre  repris :

  • « Conformément du précédent acte il somme de plus fort ledit sieur de Solages de se trouver demain huit heures du matin en la maison du sieur Peire hôte du Lyon d’or pour y recevoir la somme offerte…laisse copie audit Pierrot… requis de signer a dit n’être besoin. »

Fin de l’acte deux :

Acte trois :

  • « [le même jour] heure de midi, à Saint Affrique dans la maison de messire de Morlhon sieur de Vaxergues, en laquelle couche messire François-Paul de Solages seigneur de Vailhauzy lorsqu’il se trouve audit Saint Affrique… »

Le sieur Geoffre va réitérer, pour la troisième fois, la même antienne ; avec le même résultat :

  • « Ledit sieur de Vaxergues icelui a répondu qu’il ne savait quoi où est le sieur de Solages et qu’il ne l’a pas vu il y a encore quinze jours... À l’instant requis de signer a dit que ce ne sont point ses affaires. »

Fin de l’acte trois :

Acte quatre qui se déroule le lendemain :

  • « un peu après neuf heures du matin, dans St Affrique et dans la maison dudit sieur Peire hôte du Lyon d’or…[sieur Geoffre] Lequel à la suite des trois actes d’offre faites à sa requête le jour d’hier devant nous notaire royal à Messire François-Paul de Solages, seigneur de Vailhauzy et faute par icelui de comparaître devant nous, en cette maison à l’heure de huit heures du matin de ce jour ni à celle de la suivante et dernière ; en conséquence de la sommation contenue et les actes pour recevoir la somme de soixante-trois mille livres en soixante-trois billets de la banque royale de mille livres chacun… il nous requis acte pour servir et valoir audit Castanier le que de raison ce que nous notaire en absence dudit de Solages dûment sommé et non comparant à l’heure de sommation ni à celle de suivante, nous concédé : ledit sieur Geoffre ayant ramassé et retiré lesdits billets. »

Conclusions sur l’affaire

Le domaine de Massergues, que François-Paul partageait avec son beau-frère Jules de La Planche de Mortières, comme ceux, en pleine propriété, de Bagés et Touloupy n’ont pas été vendus à Guillaume Castanier.
 Le 4 décembre 1731 François-Paul renouvèlera le baillage de Massergues à Jean Fabre laboureur pour une redevance annuelle de 500 livres, six paires de poulets et 100 œufs ;
 Le domaine de Bagés sera vendu au sieur Buffi de Roquefort le 2 août 1750 ;
 Celui de Touloupy le 21 mars 1746 à Me Frayssignes notaire de St Affrique ;

Les deux, pour une valeur de 13.000 livres.

La question qui se pose est : « Pourquoi, après avoir encaissé 17.000 livres, François-Paul de Solages s’est-il « éclipsé » pour ne pas recevoir les 63.000 livres restantes ? »

La réponse est en partie écrite dans les actes réalisés les 20 et 21 septembre 1720, lorsque les sieur Geoffre indique que du fait du refus du sieur de Solages :

  • « …qu’il ira consigner la somme offerte aux périls et risques dudit sieur de Solages de se pourvoir pour raison de cas, de tous dépens dommages et intérêts diminution desdits billets ».

Nous sommes le 21 septembre 1720 ; deux mois plus tôt, il y a eu le 17 juillet, et la bousculade (? 15 morts) de la rue Vivienne à Paris devant ladite Banque Royale.

Le système de John Law de Lauriston s’effondre. La Banque Royale ne peut pas rembourser les billets émis contre l’équivalence or ou argent.

Le 1er novembre 1720, les billets non plus cours.

Le « comte de Clermont » Guillaume Castanier, dans un premier temps, avait suivi les traces de son père en développant l’industrie familiale. Il crée une autre manufacture en 1711 à Cuxac-Cabardès, une troisième à Montolieu.

Son frère cadet, François, lui s’installe à Paris en 1710, où il ouvre une Banque.

En 1717 il est nommé directeur de la Compagnie d’Occident, puis s’attache à la Banque Law. Il saura se désengager à temps en réalisant tous se gains, plus de 20 millions de livres.

Il en enverra plus de la moitié à son frère à Carcassonne, pour qu’il les investisse en terres.

Ainsi en 1712, Guillaume achète la baronnie de Couffoulens.

En 1715, il vend la manufacture de La Trivalle. Il achète la seigneurie de Clermont-Lodève, achète la seigneurie de Cuxac, le château de Doman.

En 1719 il achète le comté de Clermont, comprenant Clermont, Nébian, Brignac, Mourèze, Salasc, à la veuve Marquise de Saissac (Jeanne Thérèse d’Albret de Luynes), s’instituant comte de Clermont.

Ce titre ne lui sera pas reconnu, et il ne sera invité à aucunes assemblées nobles ou pas.

Il décèdera le 15 janvier 1725 à Couffoulens comme receveur des tailles et secrétaire du roi à Montpellier, avec un patrimoine immobilier conséquent, que ses héritiers feront encore croître.

François-Paul de Solages, lui, avait pour sûr le « nez creux » et le bon sens paysan.

On ne dit pas comment la Marquise de Saissac utilisa les liasses de billets de la Banque Royale. Elle décéda le 14 janvier 1756 à Paris.

Serge d’Isernia 31 mai 2025

Sources  : Minutes notariales de Bathélémy Cros, notaire de Vabres ; Archives de Solages Carmaux (Yannik du Guerny) ; Bulletin du Groupe de Recherches et d’Etudes du Clermontais : 01/2000 (Jacques Thibert).