La fête de Saint-Rome en 1859

Par Jean DELMAS
mardi 16 septembre 2008

Les courriers échangés à la suite d’un incident survenu lors de la fête de Saint-Rome, les 24 et 25 avril 1859, permettent de dresser un état de la coutume à ce moment-là. Le sous-préfet de Saint-Affrique en fait le récit au procureur impérial de la cour de Montpellier, le 28 avril : « On fête ici, à Saint-Rome, le dimanche, le lundi et le mardi de Pâques, d’après un usage qui remonte à une époque très reculée. Les jeunes gens se réunissent le dimanche au soir pour danser, dans une salle qu’ils louent à cet effet. En se retirant du bal, ils vont jouer des aubades aux jeunes filles, aux fonctionnaires et aux habitants notables de la localité. Le lundi est consacré aux danses et le soir à cinq heures, la population virile partagée en deux camps, les hommes mariés dans un et les jeunes hommes qui ne le sont pas encore dans l’autre, se livre à un jeu dit de barres, dans un pré assujetti à cette servitude. Ce jeu est précédé ou suivi d’une cérémonie bouffonne qui a plus particulièrement le privilège de provoquer l’hilarité générale : tous les jeunes mariés de l’année, quels qu’ils puissent être, sont triomphalement conduits au pré des Barres, au son des instruments de musique. Là, coiffés d’un chapeau emblématique, ils écoutent la longue énumération des infidélités conjugales et de tous les mécomptes matrimoniaux qui les attendent ; après quoi on leur fait exécuter trois sauts et ils sont reçus dans la grande corporation des hommes mariés, avec une formule burlesque qui ne blesse personne, parce qu’elle s’applique à tous. Le mardi, les danses se continuent sur les différentes places de la petite ville.

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De temps immémorial, les fêtes de Pâques avaient été célébrées à Saint-Rome d’après ce programme, chaque année invariablement le même, surveillées ou plutôt présidées par les vieillards et par les magistrats de la localité. C’est ainsi qu’elles furent célébrées notamment l’année dernière sous les yeux du brigadier Laurens.

S’y serait-il passé quelque désordre de nature à éveiller le zèle de ce sous-officier ? Je ne le pense pas. Et j’en ai pour garant la présence à la fête de mon prédécesseur qui, cédant aux vœux d’une population pleine de bienveillance et d’attachement pour ses magistrats, crut devoir accepter avec le maire et quelque autre notabilité locale le titre de juge des camps de barres. 

Le dimanche 24, l’incident fut créé par le brigadier Laurens qui voulut interrompre le bal de la jeunesse et provoqua un tumulte. Les jeunes gens, invoquant l’usage immémorial, finirent par sortir de la salle du bal et ils se rendirent devant la maison du maire qu’ils acclamèrent et auquel ils jouèrent la sérénade. Le brigadier somma de nouveau les jeunes gens de se retirer. Dans l’obscurité, une pierre fut lancée et atteignit le bord du chapeau du gendarme Devic. Le brigadier commanda à ses hommes de mettre le sabre à la main, mais également de frapper. Heureusement le maire parut à sa porte et sa présence empêcha l’exécution de l’ordre. Calmant les jeunes gens, il leur demanda de se retirer. Ce qui eut lieu.

Le lendemain du 25 avril, le brigadier eut la malheureuse idée de se rendre non loin du pré des Barres, propriété du sieur Arnal, là où se faisait la cérémonie bouffonne des nouveaux mariés. Quelques jeunes gens, conduits par Antoine Alric(chef de la jeunesse ?) invitèrent le brigadier à descendre dans le pré. Il décela dans cette offre quelque impertinence. Le soir, les habitants revinrent à Saint-Rome en farandole et certains en croisant les gendarmes crièrent : ou ! … ou ! D’où des inculpations. Les inculpés étaient pour la plupart mineurs. Ils « appartiennent tous à d’honnêtes familles. Isidore Dauriac, qui figure sur les deux procès-verbaux [du 24 et du 25], appartient à ce qu’il y a de mieux dans le pays. Il est cité comme modèle de douceur et de piété filiale. Parmi les inculpés plus âgés, tous peuvent ne [pas] être également recommandables, mais tous avaient été jusqu’ici irréprochables aux yeux de la loi.

A Saint-Rome, comme dans presque toutes les petites villes, on est très divisé. Dans cette circonstance, il n’y a qu’une seule appréciation des faits qui font l’objet des procès-verbaux des 24 et 25 du courant. Elle se traduit chez les gens du peuple par une indignation à peine contenue et chez les membres de la bourgeoisie par des regrets hautement exprimés sur la conduite du brigadier Laurens. » Isidore Dauriac descendait de la famille des Benoît, jadis seigneurs d’Auriac, et s’appelait en réalité Isidore Benoît d’Auriac.

Le sous-préfet terminait sa lettre au procureur en souhaitant que l’affaire n’ait pas de suite judiciaire. Le maire de Saint-Rome déclarait de son côté : « Il est d’usage de jouer des sérénades dans les soirées du dimanche et du mardi, après les danses qui ont toujours été tolérées au-delà de dix heures. » Le brigadier, pourtant au courant des usages immémoriaux, aurait commis en la circonstance un excès de zèle.

Un an plus tard, dans une note datée du 18 juin 1860, l’abbé Vidal, curé de Saint-Rome, apportait sur la coutume les précisions suivantes : « Les hommes mariés et les jeunes gens jouent aux barresles uns contre les autres dans un pré affecté à cette servitude. Là, ils ont pour témoins et spectateurs beaucoup d’étrangers qu’attire cette fête, presque tous les habitants de la ville, avec les autorités constituées qui s’y rendent tant pour maintenir le bon ordre que pour constater le succès de la partie victorieuse. Après la fin du jeu, le drapeau d’honneur est porté en triomphe dans la ville par un des hommes ou des jeunes gens vainqueurs au son des tambours et au bruit des instruments de musique. Le lendemain, mardi, renouvellement du même jeu et revanche dans un autre pré grevé aussi de la même servitude.

Le tribunal de la Corne

Selon le cérémonial, le président du jury appelait les nouveaux mariés. Ces derniers étaient revêtus de jaune, la couleur des cocus, et coiffés à tour de rôle d’une énorme paire de cornes. Puis chacun d’eux était saisi par trois ou quatre hommes forts qui lui imprimaient une forte poussée de bas en haut, accompagnant ce mouvement d’un chant traditionnel, dont il existe au moins deux versions.

- Version Carrière : Ara l’avem ressachut / Aquel cornard novel vengut. / L’avem pres ame nautres, / cornard coma los autres. Sauta cornard (ter).

- Version actuelle : Ara (ou Aqui) n’avem un novèl vengut, / A granda joia ressachut. / Lo prenem amb nautres, / cornard coma los autres. (Cornard !). Sauta cornard ! (Triple cornard !).

Selon d’autres témoignages, on faisait faire au nouveau marié trois sauts à chaque refrain. Puis il buvait un verre de vin et, aujourd’hui, il signe le registre de la confrérie burlesque avec une tige de chou (le chou à fleurs jaunes, bien sûr !). Selon MM. Valat et Monteillet cités par Carrière, les intéressés auraient pu se libérer en payant du vin. Mais ce fait ne paraît pas avoir été retenu dans les mémoires. En revanche, si un des intéressés ne venait pas au pré de Barres, on le faisait sauter là où on le trouvait, sur la place publique ou dans la rue. Et s’il se cachait tout le jour, le récalcitrant était inscrit sur la liste de l’année suivante et, ainsi de suite, jusqu’à l’accomplissement de la coutume.

Le contexte historique de Saint-Rome

Le tribunal de la corne, qui paraît être l’élément le plus original de l’ancienne fête, a seul survécu. Il en est comme le cœur vivant, qui a résisté à l’assaut des nouveaux modes de vie. Mais autour de ce cœur, les autres traditions pourraient renaître sans difficulté, car notre société est aujourd’hui plus sensible qu’avant, au-delà du spectacle, à sa dimension historique.

Le renforcement et le maintien de la coutume de Saint-Rome à travers les âges tient à l’originalité de son histoire. Grâce aux études d’A. Bonnefis, cette histoire est bien connue. Je m’y suis intéressé à mon tour à plusieurs reprises. Ce qui structure la vie de Saint-Rome depuis le Moyen Age découle de la fondation (probablement par Conques) d’une sauveté à côté du rocher d’Auriac. Au départ, cette sauveté modeste n’avait probablement pas besoin de vastes terrains autour d’elle. Son assise, ses terrasses viticoles et ses activités urbaines, commerciales et industrielles sur le Lévéjac lui suffisaient. Il y avait une différence, sociale et culturelle, entre Auriac, lieu de coseigneurie, avec ses tours autour du Bornhon, le château supérieur, et la ville nouvelle, peuplée par ce que l’on appellera le Tiers-État. Différence qui devint opposition sur le plan économique, les coseigneurs possédant les cinq gros domaines nobles du causse, ce qui interdisait à la ville tout développement agricole. Les domaines étaient : la Borie-Blanque (jadis Alt et Bas-Vialar), Cabanous, Le Mazéga, Nayac et Taurin. Des conventions remontant au XIIIe siècle (1277 au moins) avaient permis à la population urbaine de pratiquer quelques brèches dans l’encerclement des domaines ruraux. Elles avaient institué des droits d’usage sur le causse : le glandage (pour la nourriture des porcs) et le lignerage (pour la cuisine et diverses activités artisanales). Puis vint le temps où la formule de la coseigneurie, héritage d’une culture médiévale et méridionale, perdit de sa pertinence, en raison de l’évolution de la société. L’opposition entre Saint-Rome et Auriac évolua en opposition entre la ville et le causse, Auriac ayant perdu sa classe aristocratique. Celle-ci avait déménagé dans les domaines nobles, mais aussi, pour les commodités de la vie, à Saint-Rome même. A partir du XVIe siècle, une partie de la ville adhéra à la Réforme pour des raisons que j’ai analysées ailleurs : tendance des familles d’artisans et de commerçants, de type nucléaire, à l’individualisme et au rejet des hiérarchies sociales et des autorités religieuses ou politiques. Le paréage, au bénéfice du roi, avait appris depuis longtemps à la population l’avantage de dépendre directement de l’État contre les pouvoirs locaux. Cet individualisme était renforcé par le sentiment permanent qu’il y avait une sorte d’injustice dans le partage du territoire entre une population privée (en partie) du sol et quelques gros propriétaires bien décidés à ne rien céder. Ces oppositions successives, si elles s’enchaînent historiquement, ne sont pas superposables. La noblesse n’a pas été insensible au protestantisme et par ailleurs une partie de la bourgeoisie protestante a eu les moyens, le moment venu, d’acquérir des domaines agricoles, tout en gardant des résidences en ville. Au moment de la Révolution, les cartes étaient complètement brouillées. C’est un gros propriétaire du causse, Barascud, lié familialement aux familles d’Auriac et se revendiquant expressément d’Auriac, qui fut le plus ardent révolutionnaire, opposé aux droits d’usage des Saint-Romains ! Tout cela a été raconté de façon indiscutable .

La réception des nouveaux mariés : origine de la coutume ?

La réception des nouveaux mariés dans la société des mariés telle qu’elle se déroule à Saint-Rome paraît originale. Elle rappelle cependant les carnavalades ou cours coculaires qui existaient jadis sous une forme plus ou moins complexe dans un grand nombre de bourgs rouergats. Ces sociétés d’hommes mariés étaient d’une tout autre nature que celles de la jeunesse. Leur fonction, qui était morale, était de dénoncer les infidélités conjugales, de faire honte aux maris battus, de ramener, par l’humiliation de ces derniers, les épouses à leur juste place et, en fin de compte, de maintenir la société dans un équilibre harmonieux. C’étaient donc, grâce à l’arme de la comédie, des organisations conservatrices. Pensons aux comédies d’Aristophane ! Prenons l’exemple de la carnavalade de Vabres de 1796. L’humiliation rituelle consistait à promener à rebours sur un âne le mari battu ou trompé et à lui tremper symboliquement le pied. Les mariés qui menaient la victime s’étaient affublés de cocardes jaunes, insigne de la corporation des cornards dont ils se proclamaient donc confrères, et ils promenaient un simulacre de tête d’animal avec des cornes (taureau ou bouc), que les spectateurs étaient invités à baiser. Cette coutume, qui se déroulait au moment de carnaval, pourrait bien avoir inspiré celle de Saint-Rome. Mais ici point de mari battu ou trompé soumis aux moqueries des autres. On se contente d’une peinture burlesque des mécomptes qui attendent le marié, peinture qui, selon les mots du sous-préfet en 1859 « ne blesse personne, parce qu’elle s’applique à tous. » Un témoignage de M. de La Bonnefon, daté de 1865, confirme l’hypothèse de cette origine de la coutume. A l’occasion du jeu de barres, à Saint-Rome, on avait pratiqué la promenade sur l’âne. « Voilà Gillet, dit-il à peu près, placé sur un âne, la face tournée vers la queue, qu’il tient en guise de bride. Un rideau jaune (toujours le jaune !) le couvre tout entier. On lui barbouille de suie le visage… » Le tribunal de la corne remplace l’antique moquerie et l’humiliation par un discours burlesque et inoffensif. Mais il est aussi rite de passage.

Les affrontements entre les célibataires et les mariés sont sans doute vieux comme le monde. Nous les avons vus ou devinés évoluer en fonction des circonstances, avec chaque fois des justifications géographique (Auriac-Saint-Rome), historique, sociale (ville-campagne), religieuse (catholiques-protestants ou libertins), politique (blancs-rouges) ou clanique…

La coutume de Saint-Rome est elle-même l’aboutissement ou le vestige de plusieurs traditions :
- le partage des sociétés de jeunesse et des sociétés de mariés, avec répartition des tâches : aux jeunes, une défense de caractère endogamique, aux mariés, une défense du bon ordre social.
- l’opposition des mariés et des célibataires (le pré de Barres et le pré des Rivières).
- l’intégration des nouveaux mariés dans la société des mariés (la période d’attente s’arrêtant à la naissance du premier enfant).
- la cour coculaire, dont les jugements se sont progressivement modérés, perdant tout caractère infamant.

Imaginons que toutes ces traditions sont des morceaux de bois, qui pendant des siècles ont brûlé dans la cheminée de Saint-Rome. Le tribunal de la corne en est le dernier charbon, mais c’est un charbon encore ardent. Pourquoi ne pas rétablir l’antique coutume dans son intégralité ?

Jean DELMAS


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